On trouve sans doute dans cette condition de l’existence quotidienne qui est la conversion de l’avenir en passé non seulement une image, mais encore une sorte de réalisation de la démarche métaphysique qui donne sa signification à notre vie tout entière entre les deux limites de la naissance et de la mort. Tout d’abord nous faisons l’expérience que notre vie n’est jamais donnée, qu’elle se fait, qu’elle est une possibilité qui se réalise. C’est dire que son essence est spirituelle, puisque cette possibilité n’est rien, sinon une proposition qui est faite à notre volonté, et que cette réalisation n’est rien, sinon un acte de pensée où nous appréhendons cet être même qui peu à peu est devenu le nôtre. Un tel accomplissement pourtant implique une actualisation du possible dans une forme matérielle dont le rôle est de m’arracher à la subjectivité pure et de m’obliger à assumer un rôle privilégié dans ce monde de la participation, qui est un monde de phénomènes, mais où je me rencontre avec ce qui me dépasse et où je puis communiquer avec tous les êtres. Seulement, le propre même des phénomènes, c’est de passer : ils n’ont point de dedans, ni d’essence. Ils sont seulement des moyens et des témoins qui disparaissent dès qu’ils ont rempli leur rôle. Or, si on oublie que le temps est la conversion d’une possibilité en actualité, on est obligé de le réduire à n’exprimer rien de plus que l’ordre de succession des phénomènes. Et c’est là tout à la fois le temps de l’opinion commune et le temps de la science. Mais ce temps reste un mystère, parce qu’il est séparé de l’acte même qui l’engendre. Et, dès lors, il nous contraint soit à identifier l’être avec le devenir pur, de telle sorte que toutes les formes de l’existence ne cessent de surgir que pour disparaître aussitôt, ce qui justifie toutes les plaintes inséparables du pessimisme, soit à tenter, comme le fait la science, de surmonter ce devenir pour retrouver à travers la suite de ses étapes une identité abstraite qu’elle dissimule, ce qui aboutit à un acosmisme où penser le monde équivaut à l’abolir.
Mais il faut reconnaître pourtant que le devenir ne peut pas être posé seul et que, par une sorte de contradiction, cette destruction incessante par laquelle il se définit n’est pas acceptée par la conscience. Contre elle la conscience ne cesse de lutter : elle a l’ambition de durer. Or, cette durée elle-même est inséparable d’un effort par lequel, au lieu de laisser aller les choses selon leur écoulement naturel, nous résistons à cet écoulement : nous lui opposons une volonté de n’être point entraîné. Car le vouloir est un acte qui dépend de moi et sans lequel tous les états du devenir disparaissent tour à tour et moi-même avec eux. Mais cet acte est un acte libre et je puis ne pas l’accomplir : alors j’abdique et le devenir est vainqueur. Il est remarquable que tout acte, dès qu’il intervient, c’est-à-dire dès qu’il cesse de laisser faire, a la durée pour fin. Il témoigne par là non pas sans doute que le devenir lui est étranger et qu’il est un adversaire qu’il lui faut abattre, mais qu’il est le moyen qu’il doit utiliser et dont il ne peut se contenter. Or, cette volonté de durer peut être interprétée de deux manières différentes : elle peut s’appliquer à ces choses elles-mêmes qui sont prises dans le devenir, mais qui sont la matière de mon action, que celle-ci ne cesse de modeler et à travers lesquelles elle imprime déjà sa marque au devenir : tel est le caractère que nous observons en effet dans tous les ouvrages de l’homme. Mais ces ouvrages eux-mêmes ne sont rien de plus que des instruments et des témoignages : car la volonté de durer, dans son essence profonde, est l’expression de cette pérennité de l’acte auquel nous participons et dont le devenir n’est pour nous qu’un moyen de réalisation. Nous remontons alors de la durée vers une éternité qui est celle de l’esprit pur.
L’analyse précédente suffit à nous montrer que la volonté de durer peut manquer son objet si elle s’attache au devenir matériel dont l’essence est de périr, qu’elle parvient à l’atteindre, mais de manière encore imparfaite et symbolique, dans toutes les entreprises destinées à durer, enfin qu’elle ne le rejoint que lorsque précisément, se désintéressant de tout objet, elle retrouve la source éternelle où elle puise et qui lui reste toujours présente. Alors, elle se voit emportée elle-même au delà de la durée, comme la durée elle-même l’emportait déjà au delà du devenir. Cependant il y a là trois niveaux de l’activité qui ne peuvent pas être détachés absolument l’un de l’autre : c’est dans le passage de l’un à l’autre que notre liberté ne cesse de s’exercer. Nul ne réussira jamais à s’arracher au devenir : mais nous ne pouvons faire autrement que de désirer qu’il ne nous échappe pas toujours. Il est pour nous un aspect même de l’existence, et en le voyant qui nous fuit, nous cherchons naturellement à le retenir. Mais c’est là le signe qu’il est incapable de nous contenter et d’égaler en nous cette aspiration à être qui est notre être même. Aussi est-il indispensable que nous cherchions à le consolider en bâtissant des ouvrages dans lesquels nous cherchons à la fois à exprimer et à incarner ces exigences idéales de notre esprit que le devenir ne cesse de trahir et de dissiper. C’est là pourtant une sauvegarde précaire, car le devenir, d’une part, finit toujours par l’emporter, et, d’autre part, il n’y a aucune de ces exigences de notre esprit qui ne soit elle-même imparfaite et momentanée et qui ne demande à être dépassée. Aussi dirons-nous que c’est l’esprit seul qui dure toujours, précisément parce qu’il est aussi supérieur à la durée que la durée est supérieure au devenir. Le devenir est en quelque sorte la condition limitative de la participation, et la durée, l’effet de sa mise en œuvre.
Que le temps soit un rapport entre le devenir, la durée et l’éternité, c’est là le jeu qui permet à la liberté de s’exercer et qui représente les trois degrés de son exercice même. Sans le devenir, on peut dire que l’acte de liberté ne pourrait pas être dissocié de l’acte pur et que la participation ne pourrait pas se produire ; mais le devenir dissémine pour ainsi dire la liberté et l’enchaîne à des circonstances qui doivent lui fournir la matière de son action, au lieu de la ruiner. C’est dans cette lutte contre le devenir que la liberté affirme tout d’abord son indépendance : et pour cela il faut que, dans le devenir même, elle distingue entre ce qu’elle laisse périr et ce qu’elle veut sauver parce qu’elle a trouvé pour ainsi dire à s’y incarner. Mais, dans la durée aussi, la liberté est menacée parce qu’elle tend à se convertir en nature. C’est dans l’éternité seulement qu’elle trouve une source d’activité et de renouvellement qui ne lui manque jamais : car ici elle est transportée au delà de toutes les circonstances particulières, bien que ce soit au sein même de ces circonstances qu’elle ait toujours à se manifester ; elle est au delà de la matière et ne court plus que le danger de se changer elle-même en nature parce qu’elle dispose d’une efficacité toujours actuelle, bien que, dans sa forme participée, elle soit greffée sur une nature qu’elle ne cesse de modifier et d’enrichir. On voit par là comment les aspects du temps sont inséparables les uns des autres et constituent comme un chemin qui va du devenir à l’éternité.
Or, il est évident que ce qui passe, c’est tout ce qui a un caractère matériel et dont notre existence finie pourtant ne peut pas se passer, à la fois parce qu’elle tient de lui ce qui la limite et que c’est par là qu’elle communique avec toutes les formes de l’existence participée. Mais le devenir n’est pas une négation de l’éternité : il nous oblige seulement à chercher dans l’éternité elle-même l’origine de cet ordre phénoménal dans lequel il n’y a rien qui ne soit un pur passage et où les choses qui passent sont les conditions grâce auxquelles chaque être est tenu d’accomplir l’acte constitutif de sa propre durée. Or nous savons bien qu’il peut aussi s’attacher aux choses qui périssent et qu’il périt avec elles. Dès lors, il est toujours malheureux et trompé, car il leur demande ce qu’elles ne peuvent pas lui donner. On voit donc à quel point il est faux d’imaginer les choses comme se conservant par elles-mêmes ; on dirait plutôt que par elles-mêmes elles ne paraissent que pour disparaître, ce qui est sans doute l’essence commune de toutes les apparences. Elles ne durent qu’à partir du moment où, au lieu de les abandonner à la passivité pure, notre activité s’en empare et essaie pour ainsi dire de les intégrer en elle. Mais l’inertie est inséparable de l’usure : au contraire, la vie retient déjà en elle, dans les démarches par lesquelles elle ne cesse de les promouvoir, toutes les déterminations qu’elle traverse tour à tour ; et l’art l’imite à sa manière. Ce n’est pourtant qu’avec la conscience et lorsque la mémoire intervient que le passé se survit et que la durée commence. Mais la mémoire produit une transformation spirituelle de notre expérience antérieure : cette transformation seule l’arrache au devenir. Et l’on peut penser que c’est cette sorte d’enrichissement graduel et électif de notre être qui est la signification profonde de l’existence.
Mais l’éternité nous permet de nous élever plus haut encore : il n’y a en elle ni le besoin ni le désir de garder ce qui a été. Elle ignore toute richesse qui est un effet de l’accumulation. Elle ne cherche à rien posséder. Elle est elle-même à l’origine de tous les biens. Ce qui lui sera donné à chaque instant l’emporte infiniment sur ses acquisitions, même les plus précieuses. Là où la durée réside dans une démarche d’enrichissement, l’éternité réside au contraire dans une démarche de dépouillement. Ici le moi n’essaie pas de retenir ce qui passe, comme s’il n’avait de regard que pour le devenir, ni d’enfouir en lui ce qui ne passe pas, comme s’il n’appréhendait l’existence que dans la durée : il rejette hors de lui le souci des choses créées, pour s’unir à chaque instant à l’acte créateur. Ici le progrès réside, si l’on peut dire, dans un affranchissement graduel de notre activité elle-même. C’est une idolâtrie que de chercher l’éternité dans une chose immuable dont on puisse jouir : elle n’est rien que l’on puisse saisir, ni où l’on puisse s’établir. Elle est un acte que l’on peut retrouver toujours et dont la participation nous permet de disposer toujours. Cela ne veut pas dire que l’éternité puisse être séparée du devenir ou de la durée ; les trois termes n’ont de sens que par l’acte même de la participation : mais lorsqu’on est parvenu à ce sommet auquel il est suspendu, alors le devenir lui-même est engendré, mais sans que nous cherchions jamais à retenir ce qui passe et qui se renouvelle indéfiniment ; et la durée, sans avoir besoin d’être le but propre de nos efforts, s’inscrit dans le temps comme l’effet et le fruit de notre attachement à cette efficacité éternelle qui nous permet de nous faire nous-même tout ce que nous sommes.