Le lien que nous venons d’établir entre le temps et l’éternité, qui nous oblige à considérer l’éternité non pas comme le temps nié, mais comme la source même du temps, comme un présent qui, au lieu d’exclure le passé et le futur, permet, à l’échelle de la participation, de les opposer et de les joindre, nous délivre de cette conception d’une éternité immobile qui serait privée de toute communication avec le temps, de telle sorte qu’une chute mystérieuse serait invoquée pour nous expliquer le passage de l’éternité au temps et une délivrance mystérieuse pour nous expliquer le retour du temps à l’éternité. Mais si l’éternité perdue, c’est celle-là même que nous devons retrouver, on peut se demander à quoi a pu servir notre séjour dans le temps, quelle est la faute qui dans l’éternité même nous l’a fait perdre, quel est le mérite acquis dans le temps qui peut nous racheter du temps lui-même [1]. Outre que, dans cette éternité dont le temps est absent, on ne voit plus quel peut être le fondement d’aucune différenciation. Car il nous semble que ce soit le propre du temps d’affranchir précisément toute existence individuelle, de lui donner une certaine indépendance à l’égard de l’être total, de lui permettre de se donner son être propre par un processus d’autoréalisation.
La notion même de création ne peut donc être dissociée que difficilement du temps. Mais si l’éternité, au lieu d’être considérée comme la négation du temps, appelle le temps lui-même comme la condition sans laquelle elle serait une éternité de mort et non point une éternité de vie, si le temps de son côté l’implique par le rôle même qu’il nous oblige de donner au présent, qui non seulement contient en lui toutes les phases du temps, mais encore actualise leur transmutation par un acte qui participe à son tour de l’éternité de l’acte pur, alors c’est l’éternité elle-même qui, à travers le temps, nous découvre sa fonction proprement créatrice. On a dit du temps qu’il est à la fois destructeur, conservateur et créateur de tout ce qui est ; mais il n’est destructeur que quand il se réduit au devenir et qu’il est séparé de l’éternité ; il est conservateur en tant qu’il substitue au devenir la durée par laquelle l’éternité retient pour ainsi dire en elle la totalité du devenir ; et il est créateur en tant que dans le présent l’éternité ne cesse de lui fournir, sans qu’il parvienne jamais à l’égaler.
De là l’affinité entre l’éternité et l’infinité. Non pas que l’éternité puisse être confondue avec l’infinité du temps ; car le temps n’est pas infini, mais seulement indéfini. L’éternité n’est donc ni la totalité du temps ni la négation du temps, mais c’est le temps toujours renaissant, non pas proprement son perpétuel recommencement, mais la source omniprésente de ce recommencement. C’est l’éternité elle-même qui est à l’origine de l’indéfinitude de l’espace comme de celle du temps ; et ces deux indéfinitudes sont inséparables. Nous pouvons bien regarder l’espace comme tout entier actuel, mais nous n’en prenons possession que dans un temps qui a toujours encore un avenir devant lui ; et l’infinité actuelle que nous prêtons à l’espace n’est jamais rien de plus que l’infinité potentielle du temps considérée dans la donnée hypothétique qui lui répond toujours. Quant à l’indéfinitude du temps, elle a toujours le présent comme origine : elle est double, si l’on peut dire, puisqu’elle s’exerce aussi bien dans le sens du passé que dans le sens de l’avenir. Mais ce passé est aussi pour nous un avenir : c’est l’avenir de notre essence, au lieu d’être l’avenir de notre existence. Et, à l’inverse de ce que l’on pense presque toujours, l’avenir de notre existence ne cesse d’enrichir lui-même l’avenir de notre essence.
L’avenir et le passé témoignent l’un et l’autre, à la fois par leur incessant renouvellement et par leur relation continuellement changeante, que la participation, au lieu de nous rejeter hors de l’éternité, met en action son efficacité créatrice. L’éternité, c’est, dans la participation elle-même, ce qui l’alimente et la dépasse toujours ; par conséquent, on peut dire, sans doute, qu’elle est l’au-delà du temps, mais il est plus vrai encore de dire qu’elle est ce perpétuel au-delà qui empêche le temps de s’arrêter jamais. De telle sorte que nous pouvons bien définir le temps par la genèse de toute chose, mais il faudra dire alors de l’éternité elle-même qu’elle est la genèse du temps. Elle n’est au delà de la création que parce qu’elle ne cesse de la produire. C’est pour cela qu’elle est toujours identique et toujours nouvelle. Elle n’est ni un temps immense qui enveloppe tous les temps, ni cette immutabilité de l’être qui précède la création et dans lequel elle se dénoue. Elle est ce point indivisible d’où la création ne cesse de jaillir, cet acte pur toujours offert à la participation et tel qu’il produit toujours, chez tous les êtres particuliers, cette opposition mobile entre un passé et un avenir qui permet de constituer l’histoire de leur propre vie et l’histoire même du monde. A l’échelle de la participation, c’est cette relation du passé et de l’avenir qui nous découvre le jeu le plus profond de l’activité créatrice : car l’avenir considéré dans sa possibilité et le passé considéré dans son immutabilité nous révèlent deux aspects différents de l’éternité, mais c’est l’instant qui les joint, grâce à un acte qui lui-même ne s’interrompt jamais. Or, on peut objecter encore qu’en nous la puissance créatrice est toujours tournée vers l’avenir : mais, d’une part, c’est dans le passé qu’elle s’enracine et, d’autre part, notre présent lui-même n’est rien de plus que notre passé en tant qu’il détermine notre avenir spontanément ou par choix.
On voit ainsi à quel point est ambiguë cette conception assez commune d’après laquelle notre vie est, non pas proprement comme une peau de chagrin qui se rétrécirait sans cesse, mais plutôt comme un chemin limité tel que, tandis que la partie parcourue ne cesserait de croître, la partie à parcourir décroîtrait de la même grandeur : car, selon que l’on considère le réel comme résidant dans l’action ou dans la contemplation, il faut que notre vie tende soit à s’abolir, soit à s’accomplir. Mais entre ces deux interprétations opposées, il est impossible de choisir : elles expriment deux lois différentes, celle du devenir et celle de la durée, dont aucune n’est capable de se suffire, mais qui trouvent leur commun fondement dans un acte étranger lui-même à ces vicissitudes, et tel qu’il ne cesse de soutenir notre existence au moment même où elle se fait, soit dans la transition entre les moments de son devenir, soit dans la démarche qui les relie et qui les rassemble.
On comprend sans peine comment c’est dans le langage du temps qu’il faut expliquer nécessairement le rapport du temps et de l’éternité. Mais nul ne doute qu’il y ait là une contradiction véritable et que, dans chaque homme et à tous les instants, la faute d’Adam et l’acte de la rédemption ne recommencent. ↩︎