Même si le temps et l’éternité couvrent également tout le domaine de l’être, puisque nous avons deux mots et sans doute deux notions différentes pour le caractériser, il importe de chercher en quoi consistent leur implication et la communication qui les unit. Rien de plus simple que de définir chaque terme par la négation de l’autre : cependant, il faut montrer comment toute négation porte en elle d’une certaine manière cela même qu’elle nie. Il ne suffit donc pas de dire qu’il existe deux mondes absolument différents et tels qu’il faut quitter l’un pour entrer dans l’autre : le monde du temps qui est le seul réel pour ceux qui n’ont de confiance que dans l’expérience des choses, et le monde de l’éternité qui refoule l’autre dans le néant pour ceux qui n’ont de confiance que dans le témoignage de l’esprit pur. Car ces deux mondes nous sont donnés à la fois : nous ne pouvons pas avoir l’expérience du temps si nous ne la rapportons pas à l’éternité qu’elle suppose et qu’elle divise, et s’il y a une expérience de l’éternité, nous ne pouvons en prendre conscience que dans le temps et par le moyen du temps.
Ce n’est qu’une défaite de croire que l’on peut exprimer le rapport du temps et de l’éternité en disant que l’éternité est une durée qui ne commence ni ne finit. Il y a là seulement une manière indirecte de considérer l’éternité moins comme la négation du temps, que comme une forme d’existence qui est transcendante au temps et dont on ne pourrait pas dire, au sens strict, qu’elle passe ni qu’elle dure. Il est nécessaire pourtant de reconnaître que c’est en elle que tout passe et que tout dure. Mais nous sommes habitués à considérer le temps comme une chute : nous disons « tomber dans le temps ». Et il nous semble que, dans l’existence temporelle, il ne subsiste plus rien de cette éternité même dont nous sommes séparés, sauf cette sorte de réminiscence dont parlait Platon et qui nourrit toutes les actions de l’intelligence. Mais c’est là le signe sans doute que l’éternité et le temps ne peuvent être opposés que parce que précisément la conscience elle-même ne cesse de les unir. Seulement, cette union dépend d’un acte qu’il nous faut accomplir et qui à tout instant est capable de fléchir : alors le temps devient pour nous une chaîne et l’éternité un mirage. Mais pourtant, c’est l’éternité qui assure cette continuité des moments du temps sans laquelle il n’y aurait pas de temps ; tout comme c’est le temps qui, par l’intermédiaire du présent (qui n’a de sens que par rapport au temps), nous permet d’avoir accès dans l’éternité. Il n’est donc pas tout à fait vrai de dire, ni que nous tombons de l’éternité dans le temps, ni que nous quittons le temps pour entrer dans l’éternité. Le temps et l’éternité sont deux termes si étroitement joints que l’on ne peut pas les séparer. Mais c’est la liberté qui les joint : et telle est la raison pour laquelle la conscience peut tantôt oublier l’éternité qui la fonde, comme s’il ne subsistait pour elle qu’un monde d’apparences temporelles, et tantôt n’avoir égard qu’à l’éternité sans penser que, pour en prendre possession, il faut l’obliger à se manifester dans le temps.
Il est facile maintenant de dissiper ces préjugés qui font de l’éternité une existence avant le temps, dont le temps nous a séparés, ou une existence après le temps et que nous désirons obtenir un jour. Car le temps lui-même ne peut naître que de l’éternité et dans l’éternité elle-même : ce n’est que dans le temps qu’il y a de l’avant et de l’après, mais il n’y a rien qui, dans son rapport avec le temps, puisse être dit avant ou après. De telle sorte que, loin de dire que le temps rompt avec l’éternité, il faut dire du temps lui-même qu’il est éternel, qu’il est le moyen même par lequel, dans l’éternité, la participation fait jaillir sans cesse des existences nouvelles. C’est parce que nous sommes habitués à considérer l’existence sur le modèle de l’objet que nous voulons que l’éternité soit la perfection même d’une existence immobile. Et alors, bien que l’existence ne puisse être appréhendée que dans le présent et que l’éternité soit pour nous un présent indéfectible, nous ne pouvons pas oublier pourtant que le présent, c’est aussi pour nous le lieu de tout changement, de telle sorte que, par une sorte de renversement, nous imaginons plus volontiers l’éternité sous la forme d’une sorte de passé que nous avons perdu, lorsque précisément le changement a commencé pour nous, ou sous la forme d’un avenir qui abolira tout changement et marquera la fin de toutes nos tribulations. Le temps serait comme une sorte d’entre-deux entre ce passé perdu et cet avenir espéré : et ce n’est pas un des moindres problèmes de la théologie que d’expliquer comment nous avons pu nous séparer de l’éternité et comment nous pouvons la reconquérir. Mais cette double procession serait elle-même inintelligible si elle n’était pas le moyen constant par lequel notre être s’accomplit, c’est-à-dire s’éternise. Le temps se déploie à l’intérieur de l’éternité. C’est par lui qu’elle agit, c’est-à-dire qu’elle se réalise. C’est donc une idolâtrie de penser qu’il existe une éternité en deçà du temps ou au delà du temps qui pourrait exclure le temps ou le méconnaître. L’éternité n’est rien si elle n’est pas pour nous un perpétuel pendant. Et nous le sentons bien lorsque, essayant de définir cette éternité à laquelle le temps nous aurait arrachés ou cette éternité dans laquelle il finirait par nous replonger, nous nous rendons compte que nous ne parvenons pas à la distinguer du néant : elle ne reconquiert l’existence que dans la mesure où nous empruntons à l’expérience du temps les éléments nécessaires pour en former l’idée. C’est que notre expérience du temps est tout ensemble et indivisiblement une expérience de l’éternité. C’est l’éternité qui soutient et qui nourrit tout ce qu’elle a d’être, c’est-à-dire d’actualité ; et l’opposition même qu’elle nous permet d’établir entre le devenir et la durée nous permet du même coup de distinguer à chaque instant entre les choses qui périssent et nous feront périr avec elles, si nous ne voulons connaître qu’elles, et celles qui ne périssent point et dont notre moi devient solidaire dès qu’il consent à s’y attacher. L’éternité elle-même doit être choisie par un acte libre ; elle doit toujours être consentie ou refusée. Et celui qui la refuse lui emprunte encore de quoi tracer le sillon de son propre devenir entre les bornes mêmes qui le tiennent enfermé.
On choisit donc à chaque instant entre l’éternité et le temps. On aborde dans l’éternité à chaque instant. Et c’est pour cela que le temps et l’éternité sont inséparables. C’est, si l’on peut dire, par le moyen du temporel que nous pénétrons à tout instant dans l’intemporel. Et il y a dans chaque chose une face tournée vers le devenir et une face tournée vers l’éternité. De telle sorte que l’éternité n’est pas un monde séparé et que tout ce qui est dans le monde peut servir à nous la révéler. Si c’est dans l’instant que se réalise le croisement du temps et de l’éternité, on peut dire que l’instant est, en effet, le lieu privilégié où s’exerce notre liberté, puisque c’est en lui que nous pouvons opter entre le devenir, où les choses matérielles ne cessent d’être entraînées, et l’éternité, où l’esprit ne cesse de nous éclairer, de nous soutenir, de nous inspirer et de donner leur signification à tous les moments du devenir. C’est pour cela aussi qu’il n’y a rien de plus ambigu que la règle qui nous commande de vivre dans l’instant : car cela peut vouloir dire, ou bien n’avoir de regard que pour ce qui passe, ou bien ne jamais se séparer de cet acte éternel que nous retrouvons à travers tout ce qui passe, toujours identique et toujours nouveau. C’est dans la conscience de cet acte que réside l’expérience que nous avons de l’éternité ; nous sommes alors, dans le devenir même, au delà du devenir, que nous ne cherchons pas à retenir et, dans la durée même, au delà de la durée, que nous ne cessons d’engendrer. Nous ne nous laissons divertir ni par le passé, ni par l’avenir, qui ne nous séparent du présent que parce que nous regrettons que le premier ne soit plus une présence sensible, que le second ne la soit pas encore devenue : cependant, c’est alors que nous devenons proprement les esclaves malheureux du devenir, non pas seulement en quittant toujours l’existence telle qu’elle nous est donnée, mais encore en rompant indéfiniment ce rapport actuel entre l’existence et l’éternité qui nous permet à chaque instant de constituer l’une en participant à l’autre. Mais c’est que du passé et de l’avenir il faut faire un autre usage : l’instant est précisément le point où ils se conjuguent l’un avec l’autre. Et cette conjugaison elle-même nous permet d’introduire une nouvelle lumière dans le rapport du temps et de l’éternité.