Il importe tout d’abord de ne point considérer l’éternité elle-même comme étant au delà du temps, ou encore de ne point établir entre le temps et l’éternité une coupure telle que, pour passer d’un domaine à l’autre, il faudrait supposer abolies toutes les conditions constitutives de notre existence elle-même. Car l’éternité supporte le temps et le temps ne semble la nier que parce qu’il nous la révèle aussi. L’étude des différentes phases du temps et du rapport qui les unit a été, à cet égard, singulièrement instructive. Car ce qu’elle nous a découvert, c’est non seulement la primauté du présent par rapport à l’avenir et au passé, mais encore l’impossibilité de détacher du présent le passé et l’avenir, la nécessité de les définir l’un et l’autre par une certaine relation entre deux formes différentes de la présence, à savoir entre une présence perçue et une présence imaginée : une telle relation change seulement de sens selon qu’il s’agit du passé ou de l’avenir. Mais ni la perception, ni l’image, ni la relation qui les unit ne peuvent être séparées d’un certain mode de la présence sous peine de s’abolir : et ces modes se distinguent les uns des autres par la qualité qui les définit plutôt que par la présence qui leur est commune. A cette présence elle-même, le temps ne change rien : il n’est rien de plus qu’un certain ordre entre les modes différents de la présence, qui nous interdit de réaliser certaines co-présences.
Il est vrai que nous opposons toujours la présence à l’absence, mais c’est parce que nous considérons le type de l’existence comme fourni par la perception. Cependant, cette absence n’est elle-même qu’une autre présence que nous définissons autrement. Et c’est la distinction de ces différentes formes de présence, ou plutôt la transformation de l’une dans l’autre qui apparaît comme étant la condition de la participation et l’unique moyen que nous avons de constituer notre destinée et de lui donner sa véritable signification. Car il ne suffit pas, en effet, d’égaliser dans la même présence celle de l’objet, celle du possible et celle du souvenir ; ce qui importe, c’est précisément de montrer non pas seulement qu’il y a entre ces différents modes de la présence un ordre de succession, — qui est le temps lui-même, — mais encore de ne pas oublier qu’il n’y a aucune forme d’existence qui ne soit astreinte à les revêtir tour à tour et que l’on ne peut pas les séparer l’un de l’autre sans la mutiler. Nul ne conteste tout ce qui manque au possible pour être une existence véritable ; et pourtant on a voulu réaliser l’idée sous une forme séparée, comme si son actualisation dans notre expérience la diminuait, au lieu de l’enrichir. Mais si le possible, c’est la signification de l’existence, à la fois parce qu’il est un objet de pensée pure et parce qu’il peut être voulu par nous comme un idéal ou comme une valeur, il est contradictoire de le poser comme possible autrement que par l’exigence même qu’il se réalise. L’objet lui-même nous donne une sorte d’existence actuelle et possédée, et l’on comprend très bien que ceux qui n’ont de confiance que dans les sens veuillent s’en contenter ; nous savons tout ce que cette possession ajoute à l’existence simplement possible, mais nous savons aussi que cette existence présente ces deux défauts, à savoir d’être une donnée dépourvue de signification, si nous rompons sa relation avec l’idée, et de disparaître aussitôt, si nous cherchons à la retenir. Elle n’acquiert un caractère de stabilité que lorsqu’elle a, en effet, disparu et qu’elle est devenue pour nous un souvenir ; mais ce souvenir à son tour ne ferait que nous décevoir s’il ne faisait pas corps avec les deux autres aspects de l’événement, si nous ne retrouvions pas en lui une idée qui s’est actualisée et dont on peut dire qu’elle fait partie maintenant de notre patrimoine spirituel. Rien de plus important ni de plus méconnu que cette liaison entre les trois phases du temps, que cette exigence pour toutes les formes de l’être de parcourir dans le même ordre le même cycle temporel sans lequel leur essence même ne pourrait pas se réaliser. Il y a là une loi qui est à la fois la loi des phénomènes et la loi des existences, qui commande au pur devenir comme à l’exercice même de la liberté, ce dont on ne s’étonnera pas sans doute si l’apparition des phénomènes est inséparable de la participation et apparaît comme la contre-partie de l’acte libre. Cette analyse nous permet de comprendre comment, au lieu d’imaginer une séparation entre le temps et l’éternité, il faut au contraire considérer toute existence temporelle comme impliquant une sorte de circulation dans l’éternité.