Si la durée trouve son origine dans un acte éternel qui ne peut s’offrir à la participation que pour résister au devenir, on comprend que la durée accompagne toujours l’opération de l’intelligence et l’opération du vouloir. L’identité, c’est la durée elle-même considérée moins comme la condition de la pensée que comme son produit : elle introduit dans l’expérience morcelée et contradictoire que nous avons des choses un ordre qui est celui de nos idées. Elle astreint la diversité même des objets qui nous apparaissent tour à tour à faire partie d’un même monde, à entrer dans l’unité d’une même conscience, et bien qu’ils rompent sans cesse la continuité de l’acte intérieur qui constitue l’être du moi, à prendre place pourtant dans cette continuité elle-même en témoignant de leur cohérence. L’identité n’abolit pas la diversité : elle en relie les différents termes. Elle est une sorte de reprise exercée dans la participation par l’unité de l’acte sur la pluralité des données dont il ne peut accepter qu’elles lui échappent. Et s’il n’y a de diversité que par le devenir, il n’y a d’identité (comme le mot même semble l’indiquer, car autrement unité suffirait) que par la durée. Cependant, bien que l’acte intellectuel n’ait de sens qu’à l’égard de la prise de possession de l’objet en tant qu’il nous est opposé, tandis que l’acte volontaire implique toujours une création du moi par lui-même, nous dirons pourtant que l’acte intellectuel ne peut pas s’exercer sans l’acte volontaire et que l’on ne pense pas sans vouloir penser. L’identité que l’on considère souvent comme une exigence de la pensée est beaucoup plus encore un effet du vouloir. Si l’on admet qu’il puisse y avoir des objets de pensée qui demeurent en nous sous une forme dispersée et contradictoire, ou que nous ne puissions pas embrasser à la fois, on dira que c’est là l’effet d’une défaillance de la pensée ; mais on ne peut la réparer que par un acte de la volonté, qu’il nous est toujours possible de ne pas faire. L’identité logique, en tant qu’elle est considérée dans sa relation avec le vouloir, et non plus avec l’intelligence, est un acte de fidélité à soi-même. Et c’est le mot de fidélité qui exprime le mieux cette création d’une durée spirituelle par laquelle nous dominons le devenir, au lieu de lui permettre de nous entraîner.
L’identité n’est donc en ce sens qu’une forme particulière de la fidélité. C’est une fidélité à l’égard de soi dans l’acte propre de la pensée. Mais, sous le nom d’identité que nous lui donnons, il semble qu’elle ne concerne plus que le rapport des idées entre elles. Le mot de fidélité au contraire, dans son acception la plus profonde, n’intéresse que les rapports entre les personnes : on peut parler de la fidélité dans les contrats, mais il s’agit toujours d’une fidélité à l’égard d’autrui, qui est d’abord une fidélité à l’égard de soi-même. Et l’on se rend bien compte qu’il y a dans la fidélité un caractère sacré, puisque c’est elle dont le serment nous apporte une sorte de témoignage. Nous savons en même temps qu’il ne peut pas y avoir de fidélité dans les choses, mais que le propre de la fidélité, c’est d’être un engagement par lequel précisément nous refusons de nous abandonner au devenir des choses. La fidélité est en effet la reconnaissance de notre unité spirituelle, ou encore de cette prééminence en nous de l’activité de l’esprit qui n’accepte pas de se laisser divertir, c’est-à-dire ruiner, par aucune des sollicitations qui viennent du dehors.
Telle est la raison pour laquelle le mot de fidélité demande lui-même à être précisé : car il arrive que la fidélité, pour nous lier à une détermination particulière, trahisse l’esprit, au lieu de le servir. L’esprit ne peut s’engager lui-même qu’à l’égard de l’esprit : il ne faut pas qu’il s’enchaîne par des promesses dans lesquelles il semble préjuger d’un avenir qu’il ignore et dont il n’a pas le droit de disposer par avance. Les promesses, comme le voit très bien Descartes, doivent délivrer la liberté et non pas la lier : la seule chose à laquelle la promesse puisse nous demander de rester fidèle, c’est à cette action purement spirituelle qui risque trop souvent de s’amortir ou de se laisser vaincre. Et c’est souvent une manière d’être infidèle à soi-même que de vouloir être fidèle à une décision que l’on a prise en refusant tous les amendements qu’elle exige dans les circonstances nouvelles où nous sommes placés. C’est en tenant compte du devenir des événements que l’on permet à la durée de ne pas se laisser dépasser par lui ; elle est elle-même d’un autre ordre, puisqu’elle est issue de l’acte de participation, comme le devenir est issu de la donnée qui limite cet acte et qui lui répond, mais sans pouvoir faire autrement que de la subir. Ainsi, comme l’identité n’abolit pas la diversité, mais en accorde les termes, la fidélité ne méconnaît pas le devenir, mais témoigne à travers lui de la constance même de mon intention spirituelle. Or dans aucun cas, cette constance ne peut me commander de subordonner toutes les déterminations à l’une d’entre elles : alors, elle me rendrait esclave du devenir en prétendant l’assujettir.
S’il n’y a de fidélité qu’à l’égard de soi ou à l’égard d’autrui, c’est, en soi et en autrui, à l’égard de cette activité de l’esprit qui ne reste étrangère à aucun événement, mais qui cherche toujours à le pénétrer davantage afin d’en faire un témoignage chargé de signification. Cette fidélité à l’esprit soit en nous, soit dans un autre, ne doit pas cependant nous faire méconnaître ce caractère original en nous et en autrui de notre essence particulière et de la destinée que nous avons à remplir. C’est à cette essence, pour la découvrir, c’est à cette destinée, pour y coopérer, que la fidélité s’attache : et c’est pour cela qu’elle a toujours un caractère intime et presque secret. On contestera difficilement que la durée ne soit la durée que nous donnons à notre être même, non pas, comme on le croit quelquefois, pour lui permettre de développer sa propre essence par une sorte de nécessité géométrique, mais pour lui permettre de créer pour ainsi dire cette essence elle-même par l’actualisation de ses propres possibilités, de telle manière que la durée, après avoir été la carrière même qui s’ouvrait devant nous pour nous permettre de devenir nous-même, soit aujourd’hui cette carrière remplie ; ce qui veut dire non point que notre passé s’est immobilisé, mais qu’il s’est transmué en notre actualité spirituelle et intemporelle. La fidélité à soi assure notre propre durée en sauvant notre essence du devenir : elle fait du devenir lui-même le moyen de notre propre accomplissement. Mais elle ne peut assurer notre victoire sur le devenir qu’en nous donnant accès dans cette éternité d’où procède l’acte même qui le traverse et qui le surmonte [1].
Cette analyse confirme l’importance que M. Gabriel Marcel a attribuée à la fidélité qu’il appelle justement créatrice : or, ce sont les deux caractères de conservation et de création qui nous ont paru définir la durée. Et il n’est possible sans doute de les joindre qu’en faisant de la durée le chemin qui nous mène du devenir à l’éternité. ↩︎