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On peut étudier les caractères propres de la durée dans l’identité logique. Car qu’est-ce que l’identité logique sinon la durée de la vérité, l’impossibilité pour elle de subir aucune atteinte de la part de l’avenir, d’être détruite par aucune vérité nouvelle, une exigence par conséquent d’accord ou de cohérence entre toutes les formes de la vérité ? Tout d’abord on observe ici, comme dans la durée proprement dite, une sorte de stabilité dans l’affirmation qui exprime moins la stabilité impossible à concevoir d’un objet quelconque que la puissance que nous avons de repenser indéfiniment une affirmation identique. Il n’y a pas de logique de la vérité, si la vérité convenablement définie ne demeure pas la même toujours et partout. Mais de même qu’il y a une durée du monde et des durées particulières, il y a aussi une identité de la Vérité en général et une identité des différentes espèces de vérité. Et comme la question se pose d’accorder entre elles et avec la durée du monde les durées particulières, la question se pose aussi d’accorder les différentes espèces de vérités entre elles et avec la vérité totale. Or les choses se passent de la même manière dans les deux cas : car la durée doit nous affranchir du devenir, mais de telle manière qu’il n’y a pas de durée dont le devenir lui-même ne puisse avoir raison, si elle ne devient pas un chemin de l’éternité. De même la vérité, qui peut prendre le devenir pour objet, doit se rendre indépendante du devenir ; elle cesse d’être la vérité si elle s’y assujettit ; et, dans le système même qu’elle établit entre les objets particuliers de l’affirmation, elle doit nous fournir une sorte d’image de l’éternité.

On voit clairement que le mot même d’identité, appliqué à la vérité, n’a de sens que par la négation même de son devenir : de telle sorte que l’identité d’une vérité ne se réalise que par sa durée. On ne saurait plus dire ici si c’est son identité qui fonde sa durée ou sa durée son identité, bien que l’identité n’ait de sens que pour la raison et la durée que pour la vie. Bien plus, l’identité et la durée se rapportent toutes deux à des termes qui appartiennent nécessairement à l’ordre de la diversité et du changement et dont le propre de l’identité et de la durée, c’est de montrer que leur diversité ou leur changement ne sont que des apparences. Mais il faut que ces apparences persistent, que la diversité se présente la première à notre esprit, et qu’un changement au moins de position dans le temps se produise pour que cette diversité puisse être niée, pour que ce changement puisse être contredit : ce qui est justement le rôle de l’identité ou de la durée. Ajoutons enfin que si l’identité paraît se référer à une diversité pure, au lieu que la durée se réfère à une diversité dans le temps, cette opposition n’est pourtant pas aussi radicale qu’on le pense : car on ne peut faire que le mot d’identité ne soit employé naturellement pour nier la diversité introduite par le changement, ni que la connaissance même de la diversité n’apparaisse comme un effet d’un changement par lequel le temps nous permet de passer indéfiniment d’un terme à un autre terme.

Mais le caractère le plus profond de la durée et de l’identité et qui leur est commun, c’est que l’une et l’autre nous paraissent surmonter le cours transitif de nos événements ou de nos pensées pour introduire dans le temps un élément d’origine extratemporelle et par lequel le temps, loin de conduire toute chose à sa ruine, semble au contraire exprimer une essence éternelle dont tous les changements réalisent la richesse intérieure, au lieu de l’altérer et de la nier. Telle est la raison pour laquelle les choses qui durent n’échappent pas pour cela au changement et que même l’on ne pourrait les retrancher du devenir sans les retrancher du même coup de la réalité : ainsi nous avons vu que la vie qui nous fournit sans doute l’exemple le plus évident de la durée intègre en elle le devenir, au lieu de l’anéantir. Et nous dirons de la même manière que l’identité, quand il s’agit du tout, ne se distingue pas du néant et, quand il s’agit des termes particuliers, ne se distingue pas de leur mortification, si elle ne s’exprime pas par une multiplicité de caractères ou d’éléments dont elle ne cesse de produire et de réduire à la fois les différences. Or, nous sentons bien que ce sont des opérations pour lesquelles le temps lui-même est nécessaire. Seulement on peut dire que ce temps n’est pas le même que le temps du devenir ; il le suppose, mais il le dépasse : c’est la durée, qui porte déjà en elle la marque de l’éternité. On voit bien, si nous prenons encore l’exemple de la vie, que sa durée est tout intérieure et spirituelle : elle est moins encore la conscience que nous en avons, quand le temps s’écoule, que la possession que nous en prenons, quand elle est dans l’instant à la disposition de notre activité, qui porte en elle la totalité de notre passé et la met en œuvre d’une manière toujours nouvelle.

Nous disons de même que l’identité logique, telle qu’elle joue par exemple dans les opérations de la déduction, ne peut pas se passer non plus du temps, mais d’un temps bien différent du temps psychologique. C’est, si l’on peut dire, un temps logique plutôt que chronologique, dans lequel toutes les idées particulières entre lesquelles notre pensée établit un lien d’identité sont simultanées en droit (comme le sont aussi tous les mouvements possibles dans l’espace), bien que nous soyons contraint de reconnaître entre elles un ordre qui est déterminé par le rapport de principe à conséquence, que nous pouvons, il est vrai, parcourir dans les deux sens opposés et sans que la vitesse de parcours joue ici aucun rôle, — tout de même que la mémoire n’abolit pas l’ordre des événements, mais nous permet à la fois d’en descendre et d’en remonter le cours, sans tenir compte du temps qu’il a fallu pour qu’ils se succèdent. De part et d’autre par conséquent le temps semble se réduire à l’ordre et à un ordre dans lequel l’irréversibilité s’est changée en une sorte de réciprocité.

On se bornera à rappeler ici les vues profondes de Descartes sur la déduction, qu’il rapprochait de la mémoire, en pensant que c’était sa faiblesse d’être contrainte de l’utiliser. Déjà ce rapprochement semblait suggérer l’existence d’un monde intermédiaire entre celui de la temporalité pure où les événements et les pensées se succèdent, sans que l’on puisse découvrir l’acte qui les lie, et celui de l’intuition intemporelle où leur diversité se trouve en puissance dans l’acte même qui les produit. Un tel monde recevrait sa véritable signification si l’on s’apercevait que le temps de la mémoire et le temps de la déduction sont le temps de la durée et non pas le temps du devenir, c’est-à-dire un temps qui est le séjour de nos actes et non pas de nos états, un temps dont nous disposons et où les choses ne passent plus [1].

L’opposition de l’identité et du devenir qui évoque celle de l’immobilité et du mouvement peut être regardée comme traduisant l’opposition de la passivité et de l’activité, mais à condition seulement que, contrairement à l’opinion commune, on renverse les termes de la correspondance entre les deux couples. Car c’est le devenir qui exprime notre passivité, ce que nous ne faisons que subir, au lieu que l’identité (comme la durée) n’a de sens que par l’acte même qui nous empêche de céder au jeu du devenir ou qui entreprend, non pas simplement, comme on le dit, de le ramener à l’unité de son principe, mais plutôt de découvrir en lui l’essence qu’il manifeste à la fois et qu’il contribue à produire.

Telle est la raison pour laquelle l’identité est toujours en péril comme la durée elle-même. Car la diversité, le devenir risquent toujours de se suffire, de porter atteinte à l’identité de notre pensée, à la durée où nous pensions nous établir. L’identité, la durée ont toujours besoin d’être maintenues ou d’être retrouvées. C’est la faille de la contradiction qui rompt également l’identité de notre pensée et la durée de nos entreprises. Mais cette contradiction n’est pas pourtant le caractère propre de la diversité et du devenir : elle n’a de sens que par opposition à l’identité et à la durée, elle témoigne de la nécessité où nous sommes de subordonner le divers à l’un et le changement à l’immuable, ce qui ne va point sans difficulté. Et la contradiction n’est là que pour nous rappeler un acte à accomplir, c’est-à-dire un devoir à remplir.


  1. Il est arrivé que, sous le nom de durée réelle, une célèbre philosophie contemporaine a essayé de donner au devenir lui-même un caractère ontologique en lui attribuant le caractère de la conservation plutôt que celui de la transition : thèse malaisée à concilier peut-être avec cette sorte de spiritualisation du devenir qui ne se réalise que par son abolition ou du moins par ce dépouillement et cette transfiguration qui déjà lui donnent la forme de l’éternité. ↩︎

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