Aller au contenu

L’opposition que Bergson établit entre le temps et la durée est à la fois ontologique et axiologique. Mais le temps pour lui n’est qu’un concept spatialisé et dépouillé de son devenir, au lieu que le rôle de la durée, c’est d’intégrer le devenir, de le porter en elle et de le promouvoir. Dès lors il n’y a plus de place, semble-t-il, dans le temps lui-même, pour le caractère destructeur par lequel le phénomène comme tel est perpétuellement évanouissant. Et, d’autre part, la durée à son tour semble le produit d’une sorte d’effet d’accumulation qui est inséparable de l’essence même de la vie et auquel il est impossible d’échapper. Mais si au contraire il y a entre le devenir et la durée une sorte d’opposition, si le devenir exprime cette sorte de fuite du réel par laquelle il ne cesse de se dissoudre dès que l’esprit cesse de le soutenir, et si la durée met toujours en jeu une activité qui non seulement résiste au devenir, mais encore en fait la condition même de sa propre continuité, alors on comprend sans peine que la durée soit toujours en rapport avec une valeur qu’il s’agit pour nous de maintenir et qu’elle puisse être considérée comme une valeur elle-même. Car, d’une part, rien ne dure vraiment que par l’effort même qui cherche à le faire durer, de telle sorte que la durée évoque toujours un acte intérieur sous-jacent à toutes les données et qui, dans le monde de la participation, lutte contre leur émiettement ; et, d’autre part, s’il n’y a rien que l’on puisse entreprendre de réaliser ou d’actualiser et qui ne soit une mise en œuvre de la valeur, et si l’on ne peut rien réaliser ou actualiser dont on ne veuille aussi assurer la durée, on comprend que la durée elle-même finisse par être représentative de la valeur des choses ; car elle est le témoignage à la fois du travail qu’elles ont coûté et de leur puissance de résistance à l’égard de toutes les forces extérieures qui agissent sur elles et ne cessent de les menacer.

On trouve donc réunis dans la durée les différents éléments constitutifs de la notion de valeur :

1° Cette pure possibilité ou disponibilité qui n’est pas encore la valeur, mais sans laquelle la liberté créatrice de la valeur ne pourrait pas s’exercer. On peut faire de la durée des usages bien différents, mais encore faut-il que nous puissions en faire usage, afin d’en faire un bon usage ;

2° Une sorte d’image renversée de l’identité active de l’esprit, qui consiste dans la pure inertie de la matière et qui, si elle paraît s’opposer à l’opération par laquelle il cherche à la marquer de son empreinte, sauve du moins cette empreinte de l’usure qui tend à l’effacer. Ainsi il y a une valeur qui semble résider dans les choses elles-mêmes et qui sert à la fois d’obstacle et de véhicule aux valeurs proprement spirituelles ;

3° Cette pure continuité de l’existence dans le temps, qui semble appartenir au domaine de la grandeur plutôt que de la valeur, mais qui témoigne dans la valeur elle-même de son invulnérabilité à l’égard du devenir : car elle est d’un autre ordre ;

4° Comme la valeur, qui est d’un autre ordre, la durée transcende le temps de notre expérience : elle aussi, comme la valeur, évoque des choses qui ne passent pas. Il arrive que ce soit par le moyen des choses qui passent, et parfois des plus fugitives, que la valeur nous fasse pénétrer, comme par la trouée d’un éclair, dans un monde où le devenir est aboli : de sa subsistance, la durée nous fournit une sorte d’image.

Ainsi, c’est parce que la durée figure la présence de l’esprit au sein même du devenir qu’elle a toujours un caractère de valeur. Et la durée des choses semble proportionnelle en quelque sorte à la part que l’esprit a prise à leur réalisation. Cependant la durée ne peut jamais perdre son caractère d’intermédiaire entre le devenir et l’éternité : elle ne peut pas être séparée du devenir, c’est contre lui qu’elle doit sans cesse lutter. Et elle ne réussit pas à empêcher que le devenir emporte tout ce qui reste à l’état de phénoménalité pure. Elle ne conserve que ce qu’elle spiritualise. Aussi y a-t-il une erreur grave à vouloir que la durée intègre nécessairement la totalité du passé sans en rien laisser perdre. Le propre de la liberté, c’est précisément de choisir sans cesse dans notre passé ce qu’elle entend sauver et ce qu’elle entend abandonner. Et ce choix sans doute ne se fait pas par un simple tri dont les effets sont instantanés. C’est notre vie elle-même qui, par une épreuve continue, rejette ou incorpore tous les éléments que l’expérience ne cesse de lui proposer. Nous sommes toujours frappés de ce caractère du moi de se constituer lui-même par un enrichissement progressif ; mais il est aussi un dépouillement progressif : et l’on voit bien que c’est par ce dépouillement que les êtres les plus grands parviennent à se faire. Il arrive aussi que le souvenir retarde et paralyse ; l’oubli requiert parfois plus de force que la mémoire, et comme elle, une force qui passe souvent celle de la volonté. La durée des choses n’est donc une valeur que parce que notre activité peut empêcher aussi qu’elles durent, de telle sorte qu’elle doit s’attacher à faire durer seulement celles qui le méritent.

Mais la durée ne doit pas être séparée de l’éternité. Et c’est parce qu’elle témoigne contre le devenir pour l’éternité, qu’elle témoigne aussi pour la valeur : mais elle n’est que le signe de l’éternité, elle ne peut pas s’y substituer. Il suffirait pour le prouver d’invoquer l’exemple des choses qui sont au delà du devenir, et non plus de celles qui se composent dans la même expérience avec le devenir. Tel est le cas en particulier des idées quand elles ne parviennent pas à s’incarner, quand le devenir ne nous les découvre qu’en les niant. Mais il reste vrai que la vie, précisément parce qu’elle est l’instrument de l’esprit, ne cesse de remonter elle-même la pente du devenir : or en cela consiste la valeur même de la vie. Il est donc naturel dans une première approximation de vouloir que la vie dure toujours. Nous cherchons toujours à la réparer et à la prolonger. Qu’elle soit en danger, et nous verrons aussitôt toutes les forces bienfaisantes qui sont dans le monde se porter à son secours. Ainsi la mort est pour nous une image de tous les maux. Il semble qu’en elle ce soit le néant qui triomphe de l’être. Et du temps lui-même on peut dire qu’il se constitue par une sorte de lutte entre le devenir et la durée. Pourtant nous ne pouvons pas accepter que la durée et la valeur puissent s’équivaloir. Nul n’admettra sans réserve que la durée des choses soit proportionnelle à leur valeur. C’est seulement contre le devenir que la durée prend le signe de la valeur. Encore ce signe devra-t-il être changé de sens si l’on cherche à faire durer des choses qui méritent de périr. Il en est ainsi de la durée même de la vie : elle ne peut pas être regardée comme le bien suprême ; et l’acte qui la sacrifie est destiné à témoigner que cette durée n’a de valeur que pour permettre à l’éternité elle-même de trouver une expression dans le temps, mais qu’elle doit s’interrompre et laisser vaincre le devenir si elle est incapable de remplir ce rôle et d’obliger le temps à porter sa marque : même alors pourtant, le sacrifice, en se consommant dans le temps, justifie le temps, au lieu de l’abolir. C’est donc la durée qui nous arrache au devenir, mais il arrive que l’éternité doive elle-même nous arracher à la durée, dès que celle-ci cesse de la figurer.

On comprend maintenant pourquoi le temps peut être regardé comme une sorte de mixte du devenir et de la durée. L’impossibilité de les séparer, la nécessité pourtant de donner une sorte de prévalence soit à l’un soit à l’autre, selon que c’est en nous la passivité ou l’activité qui l’emporte, montrent bien que le temps est l’instrument de la participation. C’est ce que ressent vivement l’opinion commune lorsqu’elle réduit le temps au devenir et considère la durée comme un moyen d’échapper au temps, que l’on considère presque toujours comme la cause de la limitation et de l’infirmité de notre existence. La durée, c’est en quelque sorte, dans l’être temporel, cela même sur quoi le temps n’a point de prise. Il est contradictoire qu’un tel être cherche à sauvegarder seulement certaines déterminations temporelles qui sont destinées à périr. Mais il n’est pas contradictoire qu’il trouve en elles une sorte de voie d’accès dans l’éternité, et qu’il les abandonne au devenir, dès qu’elles cessent de la lui ouvrir ou montrent la prétention de la lui faire oublier. Il y a donc dans la durée un paradoxe certain : c’est de vouloir que le temps lui-même porte témoignage en faveur de ce qui, par son essence même, est au-dessus du temps. Mais le paradoxe apparaîtra comme moins surprenant si l’on se rend compte que c’est la liaison du temps et de l’éternité qui fait leur signification relative, que le temps doit porter la marque de l’éternité, comme l’éternité porte, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, la marque du temps, que le propre de la liberté, si elle s’applique à ce qui est dans le temps, c’est de le considérer comme un objet qu’elle peut éterniser, mais de n’avoir le choix qu’entre le devenir et l’éternité, de telle sorte que tout ce qu’elle aspire à faire durer doit, s’il n’est qu’une détermination temporelle, être restitué au devenir et, s’il est la signification spirituelle de cette détermination elle-même, nous faire pénétrer par elle dans l’éternité.

Supprimer le surlignage