On trouve une confirmation de l’analyse précédente dans cette fin évidente de toute activité humaine qui est d’accomplir une œuvre qui dure, comme si, en dehors d’une telle activité, les choses laissées à elles-mêmes étaient nécessairement emportées par le devenir de la matière et que le propre de toute activité fût de résister au devenir, c’est-à-dire beaucoup moins encore d’imprimer sa marque aux choses que de les obliger à porter témoignage en faveur de la perpétuité même de l’esprit. Ces deux effets sont liés entre eux plus étroitement qu’on ne pense : car imprimer notre marque aux choses, c’est bien vouloir empêcher qu’elle ne s’efface aussitôt même qu’elle a modelé sa forme dans la matière, mais c’est en même temps triompher de la dissémination des choses pour les obliger à incarner l’unité d’une idée éternelle. C’est dire qu’il n’y a pas d’autre moyen pour l’esprit de trouver à s’exprimer dans le devenir que d’introduire en lui un ordre qui dure. Tel est, en effet, l’objet de toutes les entreprises humaines, de la plus humble comme de la plus grandiose.
Dans la nature elle-même, les choses qui, par leur inertie, semblent résister à l’usure des siècles, et ne point passer alors que nous passons, semblent témoigner aussi de l’infirmité de notre existence : c’est une image renversée et dérisoire de l’éternité même de l’esprit. Mais il n’en est pas ainsi des œuvres de l’homme dans lesquelles c’est l’effort même de l’esprit qui assure leur durée. On le voit bien dans les produits de l’industrie ou de l’art, bien qu’un tel parti pris de durer puisse être souvent mal interprété. Car il ne s’agit pas ici d’une accumulation ou mise en réserve des efforts de la pensée, qui les change en objets de jouissance sans que notre activité ait besoin de les accomplir toujours à nouveau. L’utilité n’entre point ici en jeu : et même il arrive que la durée des choses surpasse de loin l’usage que l’on en peut faire. Il n’est même pas sûr que l’on retrouve toujours, dans le temps pendant lequel on peut disposer de l’objet, le temps qu’il a fallu pour le produire. Et nous n’avons pas besoin de penser à l’étendue de notre vie individuelle, ni même aux générations qui nous suivront, pour vouloir que nos ouvrages durent. De tels desseins n’atteignent pas l’essence de cette volonté que nous avons de lutter contre le devenir par lequel la matière fait retourner toute chose à l’indétermination et à la mort. C’est que l’esprit veut lui imposer sa loi et l’obliger à témoigner pour lui.
Comment en serait-il autrement, puisque l’esprit, réduit à lui-même, n’est qu’une pure possibilité, qu’il ne s’actualise que par le moyen de la matière et que, pour s’actualiser, il doit, dans la mesure de ses forces, la faire participer à sa propre éternité ? Il n’y réussit qu’en imposant à tous ses ouvrages le caractère de la durée, qui est toujours précaire, et dont le devenir finit toujours par avoir raison, mais qui, par une curieuse opération de transfert, réussit à obliger la matière à l’empêcher lui-même de se laisser réduire à la suite de nos états d’âme ou enfermer dans la brièveté de notre propre vie. De là cette double conséquence : d’abord qu’il n’y a pas d’œuvre qui compte dont nous ne pensons qu’elle puisse survivre à son auteur, comme si elle avait acquis une existence indépendante de lui, une fois qu’elle est sortie de ses mains, et qu’elle pût fournir aux autres hommes une occasion toujours présente d’accroître leur participation à l’esprit pur ; ensuite, qu’il y a chez tout homme qui agit sur les choses une sorte de désir de l’immortalité par laquelle il atteste qu’il est supérieur au devenir et ne peut être entraîné par lui. Cette immortalité n’est pas seulement celle du nom ou de la gloire, ni cette immortalité subjective qui suffisait à Auguste Comte : sous sa forme la plus profonde, elle est objective et anonyme. On ne la trouve pas seulement chez l’écrivain, chez l’artiste, ou chez le conquérant ; on la trouve chez celui qui plante et qui bâtit, chez tout homme qui modifie le monde, même de la manière la plus humble, et qui pense qu’une telle modification survit au geste même qu’il a fait, comme une marque imprimée par lui sur la création.
On trouverait donc ici une confirmation singulière de la relation que nous avons définie au paragraphe précédent entre créer et durer. Nul ne peut admettre, semble-t-il, que la création n’implique point la durée, qu’elle ne surmonte le devenir, au lieu de se contenter d’y ajouter. Issue d’un principe éternel, elle oblige le temps lui-même à en refléter l’image. Et l’analyse classique de la création, de celle de l’artisan, comme de celle de l’artiste, permettrait de comprendre cette sorte d’union nécessaire qui se réalise dans la durée entre le devenir et l’éternité. Le devenir ici devient une simple matière à laquelle l’éternité donne la forme de la durée. Il n’est point de création qui ne soit elle-même caractéristique de l’action de l’esprit et d’une action qui l’oblige pour être à s’incarner. On peut bien dire que le propre de l’esprit, c’est d’abord de créer l’idée, et même que l’idée se réduit à une pure opération de l’esprit ; mais c’est une idée qui est éternelle, non point en ce sens qu’il y a un objet immuable qui lui correspond, mais en cet autre sens que l’esprit en dispose toujours, qu’elle est en lui une opération qui peut recommencer indéfiniment. Toutefois l’idée n’est pas l’esprit : elle divise de quelque manière son activité ; et si elle atteste sa fécondité, c’est à condition de ne point demeurer séparée ; il y a dans chaque idée une incomplétude qui, non seulement en fait une possibilité plutôt qu’une réalité, mais qui exige qu’elle reçoive du tout de l’être, en tant qu’il la surpasse, une détermination qui l’achève. De telle sorte que l’idée ne peut acquérir l’existence que si, abandonnant en quelque sorte la pensée qui l’a isolée, elle rejoint le tout dont elle s’est détachée, c’est-à-dire non point l’acte pur dans lequel toute distinction s’abolit, mais une expérience qui est commune à tous et où tous les possibles viennent pour ainsi dire s’actualiser. Ainsi la durée de tous les ouvrages de l’esprit est la trace laissée dans le devenir par son éternité : nous ne saisissons l’éternité que dans la possibilité de l’idée ; elle ne peut pénétrer dans le devenir que dans la mesure où elle le surmonte, sans toutefois l’abolir.
On ne s’étonnera donc pas que les choses paraissent lutter contre le devenir par leur architecture même, car cette architecture, c’est la marque de l’esprit qui fait concourir à leur unité les forces disséminées qu’il a réussi à assembler. Equilibre sans doute toujours fragile. Or cette fragilité même est la marque de la contradiction entre le devenir et la durée, du caractère transcendant de l’esprit, qui ne peut entrer en contact avec le devenir sans le hausser jusqu’à lui, mais dont le destin est de s’affranchir du devenir et non pas de régner sur lui. Ainsi nous essaierions vainement de conserver dans le présent des choses cela même dont l’essence est de passer sans cesse. Ce qui paraît le plus durable passera un jour à son tour. Cette sorte de pérennité apparente des œuvres de l’homme n’est rien de plus que le sceau de l’activité de l’esprit qui, au lieu d’abandonner la matière au devenir, en a fait l’instrument de son propre exercice. Aussi ne faut-il pas être surpris que la durée des choses évoque toujours l’éternité même de l’esprit et, quand il s’agit des choses mêmes qui dépendent de l’esprit, la part qu’il a prise à leur édification. Et pourtant cette résistance des choses au devenir n’est elle-même qu’une apparence : car l’esprit ne fait pas durer les choses, il fait seulement que les choses qui portent son empreinte lui permettent de retrouver l’histoire des actes par lesquels il les a modelées peu à peu. De telle sorte que, quelle que soit cette survivance que nous pouvons prêter aux choses, soit en raison de la ressemblance entre les perceptions successives qu’elles nous donnent, soit en raison de la lenteur de leur devenir si on le compare à celui du monde qui les environne, il n’y a pourtant de durée que spirituelle ; et la durée des choses témoigne de l’impossibilité pour le devenir de se suffire sans que l’esprit le soutienne et le pénètre.
En allant plus loin, et pour permettre de justifier d’une manière simple la définition de la durée considérée comme une médiation du devenir et de l’éternité, nous pourrions dire que l’esprit, qui est toujours en acte et qui cherche toujours à actualiser des choses, n’y réussit pourtant qu’en leur donnant un caractère de durée par lequel elles dépassent le devenir et revêtent toujours, en face de l’actualité de l’instant, un caractère paradoxal d’inactualité.