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Que faut-il penser maintenant de la formule « Deviens ce que tu es » dans laquelle il semble que le devenir et l’être sont si étroitement liés que l’être est par rapport au devenir à la fois son origine et son effet ? Et que peut être le rôle du devenir s’il faut que je devienne ce que je suis et non point seulement ce que je serai un jour ? Mais la formule montre la nécessité pour l’être de se réaliser et, pour se réaliser, d’entrer dans le temps et de se phénoménaliser. Nul ne peut avoir accès dans l’être autrement que par l’actualisation de ses possibilités. Seulement, ces possibilités, il ne peut les actualiser qu’en parcourant successivement les trois phases du temps, c’est-à-dire en accomplissant ce cycle temporel par lequel chacun de nous crée, par l’intermédiaire de la présence sensible, son propre présent spirituel. La formation de notre être personnel est donc inséparable d’un devenir matériel qui en est le témoin et l’instrument ; mais le propre de ce devenir, c’est précisément de s’évanouir à mesure qu’il a servi ; et ce serait l’erreur la plus grave, sous prétexte qu’il produit un devenir de nos états, de le confondre avec l’essence du moi lui-même.

Car le moi peut être considéré sous deux aspects différents : d’une part, il est dans l’être pur une possibilité toujours offerte, que le rôle du sujet engagé dans une situation déterminée est précisément de reconnaître et d’assumer. Il serait contradictoire d’imaginer que cette possibilité fût par avance une chose toute faite : il lui manque non seulement d’être actualisée, mais encore d’être discernée et isolée, c’est-à-dire réduite à l’état de possibilité afin d’être actualisée par nous. Telle est sans doute la fonction propre de la liberté, en tant qu’elle est, dans l’acte pur, créatrice d’elle-même, c’est-à-dire de sa propre possibilité. D’autre part, cette possibilité est astreinte à trouver ses propres conditions de réalisation dans une situation particulière déterminée par l’espace et le temps. Et l’on comprend même que le rapport de la possibilité et de la situation puisse être lu en deux sens différents, selon que l’on considère la situation comme étant l’expression du choix de cette possibilité, qui fait naître les circonstances où elle pourra s’exercer, ou que l’on considère au contraire ces circonstances comme appelant ou même comme exigeant le choix d’une possibilité qui soit en rapport avec elles. Les deux thèses marquent également bien l’impossibilité où nous sommes de séparer les deux aspects de la participation : à savoir un acte qu’il dépend de nous d’exercer et une forme de manifestation qui dépend de notre relation avec le reste du monde. Qu’il doive y avoir correspondance entre les deux termes, c’est ce que nul ne peut mettre en doute, bien que l’idéalisme absolu absorbe la manifestation dans l’acte qui la produit et que l’empirisme absolu abolisse l’acte dans la manifestation qui l’exprime.

Que le moi ne puisse s’actualiser qu’à travers un devenir matériel, cela ne prouve nullement que ce moi lui-même vienne prendre place à l’intérieur du devenir. Ou du moins le mot de devenir prend ici un sens tout à fait différent : il s’agit d’un devenir purement spirituel ; et tandis que, dans le devenir matériel, chaque terme s’évanouit aussitôt qu’il s’est réalisé, le devenir spirituel, au contraire, intègre au fur et à mesure tous les termes de son parcours. Comment en serait-il autrement si l’on songe que le devenir matériel exprime, dans la participation elle-même, sa négativité ou sa déficience et le devenir spirituel sa positivité et son progrès ? Il n’est donc pas étonnant dès lors que tous les termes du devenir matériel se définissent par leur limitation et se trouvent rejetés hors de l’être après leur incidence avec lui, au lieu que tous les termes du devenir spirituel se définissent au contraire par un acte qui dépasse sans cesse toute limitation et accroît sans cesse notre union avec l’être. Le devenir spirituel, c’est le sillage même que nous traçons dans le présent de l’être : le temps ici n’est pas un présent attendu ou perdu, mais un présent vécu. Et si l’on voulait établir une ligne de démarcation pourtant artificielle entre le possible tel qu’il existe dans l’être avant que nous l’ayons choisi (mais il n’existe que par ce choix lui-même), et ce possible une fois actualisé (mais son essence même est d’être toujours actuel, c’est-à-dire s’actualisant plutôt qu’actualisé), alors il faudrait dire que le propre du devenir spirituel, c’est de faire d’un possible qui n’appartient d’abord qu’à l’être pur, un possible qui nous appartient, ou qui est nous-même.

Le précepte « Deviens ce que tu es » montre alors l’interpénétration étroite de la morale et de la métaphysique. Car si l’être est acte, il n’est jamais que là où il s’accomplit. Et cet accomplissement ne peut être représenté, à l’échelle de la participation, que sous la forme d’un devenir, mais qui se présente nécessairement sous une face matérielle où rien ne se produit qui ne se dissipe aussitôt, et sous une face spirituelle où tout ce qui se produit, c’est une appropriation de l’être qui devient notre être.

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