On oppose naturellement les états de la matière aux états du moi. On les considère les uns et les autres comme des phénomènes entraînés également par le devenir : il arrive seulement que l’on distingue le devenir de la conscience et le devenir du monde, comme si le premier avait un caractère subjectif et individuel et le second un caractère objectif et universel. Et l’on se demande tantôt s’il n’y a pas autant de devenirs que de choses qui deviennent, tantôt si l’origine de tout devenir n’est pas dans la conscience qui impose aux choses son propre devenir et les assujettit à des lois générales.
Mais le devenir du monde et le devenir de la conscience sont plus étroitement liés qu’on ne croit. Tout d’abord, la notion de phénomène apparaît comme étant elle-même au point de rencontre de la représentation et de l’objet représenté, qui ne se distinguent l’un de l’autre que par l’aspect même sous lequel on les considère. Le contenu de la perception et l’acte de la perception ne peuvent être isolés que par l’analyse. Leur dualité est un effet de la participation qui suffit à expliquer comment le devenir du monde et le devenir de la conscience sont inséparables. Il est donc naturel que le moi ne devienne que dans des états qu’il est obligé de subir et qui expriment sa limitation, mais l’obligent en même temps à la dépasser : car chaque état le limite à la fois et lui apporte pourtant ce qu’il est incapable de se donner. Mais cela même lui paraît insuffisant ; ce qui est la raison pour laquelle tout état est nécessairement instable et en appelle toujours un autre. Ainsi, il n’y a pas un seul état du moi qui ne soit en rapport avec des états du monde dont il exprime en lui le retentissement. Et on comprend aisément que, dans une perspective objective sur l’être, on puisse nier l’existence des états du moi ou les considérer comme un reflet des états du corps. La conception même que nous nous sommes faite du devenir explique bien pourquoi les états du moi expriment tout ce qui dans l’être surpasse à chaque instant l’acte de la participation, mais est pourtant en corrélation avec lui. Et selon que son activité a plus ou moins de puissance, le moi peut se confondre lui-même avec ses états ou les répudier comme s’ils lui étaient étrangers : mais il ne peut faire autrement que d’y voir à la fois la marque et l’épreuve du développement qui lui est propre.
Comme les états de la matière, les états du moi n’ont d’existence que dans le devenir. Leur essence est de passer : il est à peine possible de les retenir, et même de les saisir. Une analyse de plus en plus délicate ne cesse d’y discerner toujours des nuances nouvelles, et l’on sent bien que cette analyse peut elle-même se prolonger jusqu’à l’infini : car il n’y a rien de plus en eux qu’une transitivité pure qu’il est impossible de réduire en termes séparés. Il faut, il est vrai, qu’il existe une sorte de proportion entre notre propre devenir et le devenir des choses, pour que celui-ci nous devienne sensible : car s’il est trop rapide ou trop lent, il semble qu’il nous échappe. Comme il nous échapperait aussi si son rythme était le même que celui du devenir intérieur. Ici encore l’intervalle apparaît comme la condition même de la perception. Cependant on ne saurait méconnaître qu’il ne peut pas y avoir d’état de la conscience qui ne soit quelque chose de plus qu’un état. Déjà nous ne pouvons appréhender un état de la matière que dans le rapport qu’il soutient avec l’acte qui le perçoit. Mais, quand il s’agit d’un état du moi, le moi n’est jamais simple spectateur ; il se trouve engagé dans cet état ; et tout état est inséparable d’une volonté qui tend toujours à le maintenir ou à le chasser, qui en change incessamment la substance. Et si on peut concevoir à la limite un devenir matériel qui serait pour ainsi dire le devenir à l’état pur, il n’en est pas ainsi en ce qui concerne le devenir du moi ; réduit à une suite d’états, le moi s’abolit. Dans ce que nous appelons son état, il y a toujours une certaine composition entre cet éparpillement qui le rejette hors de soi et l’acte par lequel il y résiste et empêche que sa propre identité ne se trouve entamée. Et c’est pour cela que tout ce qui, dans le devenir matériel, est hors de proportion avec le train habituel de notre vie, soit par excès, soit par défaut, ne pénètre pas dans notre conscience et ne peut être décelé que par des artifices. Comme si chacun de nous occupait une zone moyenne dans le devenir entre la successivité pure et l’immobilité absolue.
Cependant, puisque les états du moi ne peuvent pas être dissociés des états de la matière hors desquels le moi serait une activité parfaite sans rapport avec des états, et puisque ces états du moi, en raison de leur subjectivité même, n’ont pas d’existence indépendante, mais sont toujours comme un retentissement dans le moi d’une présence autre que celle du moi, on comprend sans peine que l’on puisse expliquer tout le devenir du moi, c’est-à-dire toute la suite de nos états psychologiques, en les faisant dépendre des états du corps. Car le corps ne se distingue pas de la matière autrement que par le sentiment de l’appartenance : c’est dire qu’il m’oblige à m’inscrire moi-même dans cet univers du donné, où je subis sans cesse l’action de tout ce qui me dépasse ; et si je puis me distinguer de tous les autres corps en les rejetant comme des choses dans un non-moi qui ne cesse de m’imposer ma propre limitation, cette limitation pourtant adhère à moi de quelque manière et c’est par cette limitation toujours présente et qui s’exprime par la limitation qui me vient des choses que se définit, parmi tous les autres corps, ce corps qui précisément est le mien. Il y a donc un devenir du corps dont on peut dire qu’il est médiateur entre le devenir du monde et le devenir de ma propre conscience.
Le devenir des états du moi ne peut donc pas être expliqué tout entier par le devenir des états de la matière. Il n’en est pas seulement l’écho. Car, tandis que le devenir matériel, c’est le moi en tant qu’il est dépassé par une activité dont il subit les effets, de telle sorte que ces effets, le moi ne cesse de les rejeter hors de lui, le devenir de ses propres états, c’est le moi lui-même en tant qu’il subit du dedans les effets de son activité même, c’est-à-dire qu’il porte en soi la marque de son essentielle limitation. Ici, il est, si l’on peut dire, passif à l’égard de son activité propre, et le monde n’est que le témoin de cette limitation et l’instrument même par lequel elle se réalise.