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On comprend dès lors pourquoi il ne peut y avoir de devenir que des phénomènes et même pourquoi le mot de phénomène désigne à la fois une apparence dépourvue d’intériorité et un changement qui exclut toute subsistance. Cela semble indiquer que l’être ne peut être posé que pour soi et non pour un autre, comme l’apparence, et qu’il est au delà du changement. C’est sur ce point sans doute que se concentrent toutes les difficultés de l’ontologie, s’il est vrai que l’être a dû alors être défini tour à tour comme acte et comme substance, bien que, comme acte, il semblât impossible de lui garder son immutabilité, tandis que, comme substance, il semblait impossible de lui garder sa subjectivité. Pourtant on ne cessait de sentir que l’acte et la substance ne font qu’un et que le mot acte exprime le fondement du devenir, ce qui montre qu’il est toujours en rapport avec lui, mais sans être soumis à sa loi, comme le mot substance exprime le fondement de la subjectivité et par conséquent de la phénoménalité (qui ne serait rien sans elle), loin de les exclure toutes deux à la fois. Ce qui suffit sans doute à accuser la parenté entre le devenir et la phénoménalité.

Mais cette parenté se manifeste avec plus de clarté encore si l’on se rend compte que la phénoménalité tient son caractère propre, qui est de ne pouvoir exister par elle-même, mais seulement pour une conscience qui la perçoit, de la relation instable qu’elle a avec cette conscience et qui l’empêche de recevoir jamais, même pour la durée la plus courte, cette forme fixée ou arrêtée qui nous obligerait à la considérer soit comme une appartenance de l’être, soit comme une appartenance du moi. Or elle n’est ni l’une ni l’autre ; elle est une coïncidence variable qui s’établit entre l’une et l’autre et qui exprime à la fois le caractère original de l’acte de participation et la réponse originale que le réel ne cesse de lui faire. Mais la nature même du phénomène comme tel prouve l’impossibilité où nous sommes de le définir soit comme un aspect de l’être capable de subsister indépendamment de la démarche qui l’appréhende, soit comme un aspect du moi capable de subsister indépendamment d’une action extérieure qui le détermine. Le phénomène naît ainsi de la rencontre entre l’acte de participation et la donnée qu’il actualise. Mais cette rencontre ne peut être qu’évanouissante, faute de quoi l’acte et la donnée cesseraient de se distinguer sans que l’on pût dire si c’est l’acte qui se consomme dans la donnée, comme le pense l’empirisme, ou la donnée qui s’anéantit dans l’acte, comme le pense l’idéalisme.

C’est l’identité de la phénoménalité et du devenir qui nous empêche de confondre le phénomène avec l’Etre et nous oblige à lui conserver toujours son caractère de relativité. Il faut qu’à chaque instant l’essence du phénomène soit pour nous son insuffisance même, de telle sorte qu’il doit toujours être dépassé à la fois par l’être dont il ne représente qu’un aspect et par l’activité de l’esprit qui ne peut recevoir aucune détermination sans qu’elle en appelle aussitôt une infinité d’autres. Et il faut aussi que ce soit tantôt l’esprit qui paraisse par ses exigences propres regarder au delà du phénomène tel qu’il est donné, mais en demandant au réel de lui répondre ; et tantôt que ce soit le réel qui propose à l’esprit quelque nouvelle donnée, mais pour que l’esprit la saisisse par sa propre opération. Nous reconnaissons bien dans cette sorte de course alternée, où c’est tantôt le réel qui semble devancer la pensée et tantôt la pensée qui semble devancer le réel, le caractère original de la participation, où c’est tantôt la conscience qui semble se porter au-devant du réel afin de l’appréhender et tantôt le réel qui semble se porter au-devant de la conscience afin de l’émouvoir. Leur rencontre ne peut jamais être que précaire ; elle est toujours tangentielle ; les deux termes ne pourraient se rejoindre qu’à la limite, là où précisément l’infinité du réel viendrait coïncider avec une activité de l’esprit poussée elle-même jusqu’au dernier point et où par conséquent la participation serait abolie. Aussi longtemps qu’elle dure, elle doit être incessamment poursuivie : il n’y a pas pour elle de point d’arrêt où elle puisse séjourner et par conséquent être accomplie, car en ce point au moins le moi lui-même perdrait son indépendance et viendrait se confondre avec sa propre détermination.

Ainsi se trouve fondé le devenir des phénomènes ou, si l’on veut, la réciprocité du devenir et de la phénoménalité. Car on montrerait facilement que, comme la notion de phénomène implique celle de devenir, la notion de devenir implique aussi celle de phénomène. Car rien de ce qui change ne peut être apprécié autrement qu’en fonction d’un sujet qui ne change pas ; et il ne peut s’en détacher que parce qu’il est précisément une apparence qui ne saurait être confondue ni avec l’être du sujet, ni avec l’être des choses. On comprend donc facilement que nous ne puissions rien percevoir de plus du réel que le devenir des phénomènes et que le devenir nous paraisse lui-même un devenir éternel. Cette éternité n’est à son tour que l’éternité même de la participation : qu’elle cesse, et c’est le monde même qui s’évanouit.

En tant que le phénomène lui-même est engagé dans le devenir, on peut dire qu’il est un événement. Le devenir est fait de la succession indéfinie des événements dont on concentre toute la réalité dans la perception même qu’on en peut avoir sans s’intéresser jamais à leur avenir (comme possibilité) ou à leur passé (comme souvenir). Par une sorte de paradoxe, c’est la mémoire seule qui est capable de constituer cet ordre qu’elle réduit pourtant à n’être rien de plus qu’un ordre entre des perceptions. Et ce sont ces perceptions en tant qu’elles se remplacent, mais que pourtant elles paraissent se suffire à elles-mêmes, qui, dans leur suite indéfinie, constituent le devenir absolu. Il est facile de voir que ce devenir est incapable de se soutenir, non pas qu’il faille l’affronter à un être immuable dont on ne voit pas comment il pourrait le produire, bien qu’on puisse l’y réduire, mais parce qu’il est impossible de le concevoir autrement que par une pensée qui, pour le penser comme devenir, doit lier l’une à l’autre ses différentes phases, ou par une volonté qui les assume et les intègre tour à tour. Le devenir des phénomènes est l’expression de leur insuffisance, mais aussi de leur rapport avec une activité de participation qui ne peut se constituer qu’en recevant sans cesse de l’être une détermination nouvelle, avec laquelle pourtant elle ne peut jamais s’identifier.

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