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Nous ne cessons jamais d’opposer l’être au devenir et les deux termes ne sont définis que par leur mutuelle opposition. Nous voulons que ce qui est, ce soit ce qui précisément est soustrait au devenir. Et nous ne pensons pas le devenir autrement que comme une négation de l’être, ou plutôt comme un contact avec l’être qui ne cesse jamais de nous échapper. Aussi peut-on comprendre la tendance naturelle à l’esprit, dès qu’il a aperçu cette opposition, de rejeter le devenir et l’être dans deux mondes séparés l’un de l’autre. Mais alors les deux termes deviennent également mystérieux. Car, d’une part, nous avons affaire à un être caché qui nous oblige à considérer comme illusoires les seules formes d’existence dont nous pouvons avoir l’expérience ; et, d’autre part, de ce devenir lui-même dont nous voyons qu’il est étranger à l’être, nous ne savons ni quelle est l’origine ni quelle est la signification. Il n’y a point d’autre recours alors que de considérer le devenir lui-même comme une sorte d’ombre de l’être qui devrait se dissiper si un jour l’être nous était révélé. Une telle conception n’est pas sans doute étrangère à toute vérité, bien qu’il soit difficile d’expliquer pourquoi il faut qu’il y ait une ombre de l’être, comment on peut l’imaginer autrement qu’intérieure à l’être et pourquoi elle se présente sous la forme du devenir. Mais dans ces difficultés mêmes on trouve les éléments d’une solution. Car le devenir appartient sans doute à l’être, bien qu’il ne soit pas le tout de l’être ; il est en fait un être de participation ; et l’erreur, c’est seulement de considérer l’être comme une chose immuable dont le devenir ne serait qu’une imitation imparfaite.

Mais si le devenir est un effet de la participation, et la marque de sa limitation, qui montre ce qu’il y a d’imparfait et d’insuffisant dans l’acte qui la réalise, et qui appelle toujours quelque donnée corrélative dont l’essence est de changer toujours, on comprend sans peine que le devenir puisse être opposé à l’être « en soi », c’est-à-dire à l’être en tant qu’imparticipé, sans pouvoir être considéré pourtant comme opposé à l’être en tant que participable : car en dehors de l’être il n’y a rien et, comme le répétait inlassablement Malebranche, « le néant n’a pas de propriétés ». Il faut donc qu’il soit une forme ou un aspect de l’être. Or, dès que l’acte de participation s’accomplit, il évoque par son insuffisance même, par la distance qui le sépare de l’acte de création, un spectacle qu’il se donne et qui est comme l’empreinte qu’il laisse lui-même dans le réel : ce spectacle, c’est la réalité elle-même telle qu’elle se découvre à nous dans une perspective dont l’acte de participation est le centre. Mais il faut que ce spectacle ne cesse de se renouveler pour que l’acte de participation n’expire pas en le produisant. Il entre donc dans un devenir indéfini.

Or ce devenir suppose évidemment un observateur qui s’en détache ; car s’il était pris lui-même dans le devenir, il ne saurait pas qu’il y a un devenir. Le devenir ne peut être appréhendé que par un acte qui ne devient pas. Ou si l’on veut, et puisque tout acte de participation suppose toujours une donnée qui lui répond, c’est la donnée elle-même qui est engagée dans le devenir et non point l’acte qui, dans son essence propre d’acte, est indifférent à toute donnée. Mais la liaison de l’acte et de la donnée fait que l’acte lui-même peut en quelque sorte s’interrompre à tous les instants, ce qui veut dire qu’au lieu d’engendrer toujours de nouvelles données, il peut s’en donner le spectacle à lui-même : il devient alors l’origine de cette perspective qui ne retient du réel que la suite même des données qui s’actualisent tour à tour. Cette suite, il l’objective comme dans un film qui se déroule. Mais, dans le film, toutes les images sont réalisées à la fois, bien que nous les percevions seulement l’une après l’autre. C’est ainsi que nous nous représentons le devenir, alors que pourtant, au moment où il se produit, il réside dans la conversion indéfinie de la perception en image et non pas dans une suite de perceptions qui toutes affleurent dans le même présent, ni dans une suite d’images qui toutes retombent dans le même passé.

Le devenir réside donc dans une certaine perspective que nous prenons sur l’être lorsque nous ordonnons le contenu de la participation, mais en omettant l’acte qui la produit. C’est d’abord une vue rétrospective dont nous pensons qu’il suffit de changer le sens pour que le spectacle qu’elle nous donne nous livre la genèse même des choses. Elle change selon le moment où elle est prise, comme une perspective spatiale change selon la position que l’œil occupe. Nous imaginons qu’à mesure que nous avançons dans l’espace ou dans le temps, nous nous bornons à y ajouter et à l’agrandir, alors qu’elle change tout entière comme le repère même qui la détermine. Nous croyons pourtant qu’il y a un devenir commun à toutes les consciences, comme nous croyons qu’il n’y a qu’un monde ; mais ce devenir ou ce monde n’ont pour nous qu’un caractère d’abstraction et expriment les conditions universelles de toute participation possible en tant qu’elles donnent une même structure au donné, c’est-à-dire au monde actualisé à tout instant par chaque conscience particulière.

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