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Après avoir étudié les différentes phases du temps, il est nécessaire de chercher comment le temps lui-même, en permettant à la participation de s’accomplir, met en lumière la distinction entre les principaux aspects de l’Etre et le rapport qui les unit. C’est en effet par la méditation de l’idée de temps que nous parvenons à apercevoir la signification du devenir, de la durée et de l’éternité, et à opposer ces termes l’un à l’autre, bien que chacun d’eux appelle nécessairement les deux autres. Car le devenir, c’est la participation considérée dans ses effets ou dans la trace qu’elle a laissée ; l’éternité, c’est la participation considérée dans le principe où elle puise ou dans l’acte qui la soutient ; et la durée, c’est le lien du devenir et de l’éternité, qui accuse à la fois l’impossibilité où nous sommes de laisser emporter par le devenir l’être de la participation et de l’identifier pourtant dans l’éternité avec l’unité indivisée de l’Acte pur.

I. Le devenir défini comme un effet de la participation

Puisque le temps n’est rien de plus que le moyen même par lequel la participation se réalise, il est évident que le temps ne peut pas être saisi en dehors de son contenu, c’est-à-dire des aspects de l’être que la participation fait apparaître tour à tour. C’est dire que le temps lui-même ne se découvre à nous que sous la forme du devenir. Entre l’idée de changement et l’idée de temps, il y a une sorte de réciprocité : car le changement, c’est le temps lui-même qui nous devient sensible, comme le temps est, à l’égard du changement, la condition même qui le rend possible. Non seulement en isolant le changement du temps, on l’immobilise, mais on immobilise aussi le temps en l’isolant du changement : car le temps n’est qu’un ordre entre les phénomènes, et ce n’est pas lui qui s’écoule, mais seulement les phénomènes qui s’écoulent en lui ; ce qui prouve que le temps n’a pas d’existence indépendamment d’eux et qu’il est produit par l’acte même qui les produit. Or cet acte est un acte de participation. Il s’exerce toujours dans le présent. Il serait contradictoire d’imaginer qu’un tel acte pût appartenir lui-même au passé ou à l’avenir. Mais qu’il ait un passé et un avenir, c’est là précisément l’expression de sa limitation. Et il ne peut s’appliquer pourtant à l’avenir ni au passé sans les actualiser l’un et l’autre, au moins par la pensée, bien que l’avenir et le passé ne soient pas toujours des pensées actuelles.

Mais le propre de l’acte de participation est d’être toujours corrélatif d’une donnée qui coïncide avec lui dans l’instant, avec laquelle il ne se confond pas et qu’il dépasse toujours. Or, si l’on veut qu’il ne se confonde pas avec cette donnée, il faut qu’il ne prenne contact avec elle dans l’instant que pour la rejeter pour ainsi dire aussitôt hors de lui, c’est-à-dire hors de l’instant ; mais la rejeter hors de l’instant, sans abolir pourtant sa propre relation avec elle, c’est dire qu’elle appartient au passé. Cependant il ne se sépare d’elle que pour la dépasser, c’est-à-dire pour appeler à l’existence une donnée nouvelle qui, avant qu’il l’ait actualisée, appartient encore à l’avenir. Toutes ces données sont donc des effets de l’acte de participation : et chacune d’elles témoigne de ce qui lui manque, bien qu’elle lui apporte pourtant ce qu’il est incapable de se donner. Elle le limite et l’oblige à rencontrer dans une expérience cela même qui le limite. Non point que la donnée soit, hors de lui et dans l’être même, telle qu’elle se montre dans sa conscience au moment même où il l’appréhende : car c’est lui qui la fait ce qu’elle est et qui en dessine pour ainsi dire le contour. Mais comme elle ne serait rien si on voulait la détacher de l’acte même par lequel elle est une donnée, ainsi cet acte à son tour ne serait rien si on voulait le détacher de la donnée qui lui donne un point d’application et un contenu.

De même que l’acte de participation ne cesse de rejeter ainsi hors de lui toutes les données qui sont l’objet soit d’une actualisation possible, soit d’une actualisation déjà réalisée, ces données à leur tour s’excluent les unes les autres dans l’ordre même de leur actualisation. En voulant les situer dans des moments différents du temps, on se laisse guider par une analogie trompeuse avec la situation des objets dans des lieux différents de l’espace. Car, bien que le point soit lui-même sans dimension, le propre d’un objet, c’est de régner sur une multiplicité de points à la fois et d’en faire un tout organisé. Mais le temps n’est rien de plus qu’une pure transition ou un pur passage. Aucun événement n’occupe un ensemble de moments du temps, car il n’est qu’une idée dans l’avenir ou dans le passé avant qu’il ait atteint la limite du présent ou après qu’il l’a traversée. Et l’on ne réussit à lui donner l’unité qui le définit qu’après qu’il s’est produit et non pas au moment même où il se produit : car alors ses différentes phases s’excluent l’une l’autre de l’existence. L’unité d’un événement ne lui appartient donc que lorsqu’il est passé, ou qu’il est devenu pour nous un objet de pensée. Ainsi, si l’on considère l’acte de participation par rapport à la donnée, celle-ci ne cesse de le fuir ; car il faut qu’elle le limite, mais sans se confondre avec lui et à plus forte raison sans l’épuiser. Il faut donc que ces données se renouvellent indéfiniment ; et, si on les considère désormais en elles-mêmes, hors de l’acte qu’elles limitent et qui ne s’en sépare jamais absolument, puisque, lorsqu’il cesse de les percevoir, il les enveloppe encore soit en puissance soit en acte dans le présent de l’anticipation et dans le présent de la mémoire, toutes ces données paraissent alors s’ordonner selon un devenir qu’elles sont seules à subir et où elles se changent indéfiniment les unes dans les autres. La donnée considérée ainsi comme l’effet de l’acte de participation paraît subsister paradoxalement indépendamment de cet acte même.

De là le scandale du devenir contre lequel la conscience ne cesse de protester, bien que l’observation ne lui révèle rien de plus que ce devenir même. C’est que le devenir, séparé de l’acte qui le crée et dont il est pour ainsi dire le sillage, est proprement inintelligible. Nous voulons considérer ici les modes de limitation de la participation en dehors précisément de l’acte même dont ils expriment les limites, toutes les données de l’expérience en dehors de l’acte même dont elles sont les termes corrélatifs. Ainsi on aboutit naturellement à ce paradoxe : ou bien que le présent dont nous ne sortons pas et ne pouvons jamais sortir s’évanouit au profit d’un devenir dont aucun terme ne jouit d’une présence actuelle, ou bien que cette présence se rompt en une infinité de présences particulières qui semblent cheminer elles-mêmes le long du temps, sans que l’on puisse disposer, comme il le faudrait, d’une présence plus haute qui les rassemble et qui les lie. Toutes les thèses dans lesquelles on considère le devenir comme un absolu capable de se suffire sont incapables d’expliquer l’unité même du devenir, car cette unité ne peut pas être prise dans le devenir s’il faut qu’elle établisse un fil entre ses moments successifs. Cela n’est possible qu’à condition que le devenir la suppose et la divise. Réduire le réel au devenir, c’est donc dissocier l’acte de participation, c’est considérer à part les différents aspects du réel en tant qu’il est participé, et oublier l’opération même dont ils dépendent et sans laquelle on serait incapable aussi bien de les distinguer que de les unir.

Il est donc impossible de considérer le devenir comme un absolu et de le séparer de l’acte sans lequel il ne pourrait ni se former, ni garder ce caractère d’unité faute duquel il disparaîtrait même comme devenir. L’unité du devenir lui est aussi essentielle que le changement indéfini. Car il faut qu’il soit un pour qu’il soit en effet un changement, pour que l’on puisse percevoir ce changement lui-même et établir un contraste entre ses moments successifs ; et il faut qu’il soit un changement indéfini, car son immobilisation dans le même état, si courte qu’on la suppose, le soustrairait au changement en abolissant en lui l’essence même du devenir.

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