Ce caractère à la fois ontologique et inépuisable du passé donne aussi son caractère de profondeur à l’œuvre de ce romancier qui, fermant devant lui l’avenir même de l’action et, en un sens, feignant d’être déjà mort, s’est mis à la recherche du temps perdu sans réussir à faire du temps retrouvé une véritable expérience de l’éternité. Nul n’a mieux décrit que lui cette miraculeuse transfiguration, cette lumière surnaturelle qui éclaire notre passé dès que nous essayons de le saisir en lui-même et que nous le détachons de tout intérêt présent. Le moindre événement devient alors chargé de signification et nous découvre en lui une infinité toujours présente et toujours nouvelle.
Et, sur ce point, il devient possible de redresser une erreur familière à tous ceux qui, comparant la perception au souvenir, et argumentant comme si l’on ne pouvait se souvenir que de ce qu’on a perçu, considèrent toujours le souvenir comme impliquant par rapport à la perception une sorte de retranchement. Mais cela n’est vrai que si l’on considère le contenu matériel de l’événement, avec cette réserve toutefois que la perception pouvait envelopper, dans une perception rapide et indistincte, un grand nombre de détails que la mémoire analytique et indifférente à la durée ne cesse de retrouver et de multiplier. Cependant, quand on considère dans le souvenir non plus son contenu, mais sa signification ou, si l’on veut, sa transparence spirituelle, alors il y a en lui une richesse qui ne cesse de croître et qui ne pouvait apparaître qu’après qu’il s’était pour ainsi dire dématérialisé. C’est notre esprit qui se mire pour ainsi dire en lui, qui y prend conscience de lui-même, qui s’emploie désormais tout entier dans la mise en jeu de ses propres ressources. Aucun objet extérieur, et à la limite aucune image ne s’interpose plus entre son regard et sa propre essence. Et l’image ne subsiste encore que comme le rappel de cet objet aboli, qu’il avait considéré trop souvent comme la véritable réalité, mais qui devait s’abolir au contraire pour nous la révéler. La mémoire témoigne de la nécessité pour toutes choses de mourir pour ressusciter, c’est-à-dire de disparaître pour passer d’une existence matérielle ou phénoménale à une existence spirituelle, c’est-à-dire absolue. Et le même romancier dont nous avons parlé, sans aucune préoccupation métaphysique, a eu pourtant le sentiment très vif que, dans le souvenir, les choses nous révélaient leur essence véritable, bien que cette essence ne soit pas une essence proprement objective et que, dans l’acte par lequel nous l’appréhendons, elle se révèle en même temps comme l’essence de nous-même.
Toutefois son exemple même nous montre que nous ne nous trouvons pas là en présence d’une propriété que le passé posséderait par lui-même et qu’il nous suffirait de constater. Car il n’y a de souvenir que par l’acte de l’esprit qui l’évoque et qui le soutient dans l’existence. Or, cet acte est un acte libre : c’est lui qui ne cesse de choisir dans le passé, c’est lui aussi qui, dans la hiérarchie infinie des essences, distingue et adopte celles auxquelles le moi entend faire participer son être propre. Le même romancier qui a eu une conscience si aiguë de cette infinité spirituelle que le souvenir nous découvre derrière le moindre aspect de la réalité a pu élever parfois l’insignifiance jusqu’à la sublimité. Mais si tout acte que nous pouvons faire suppose une option de valeur qui commande une analyse de l’être et discerne en lui un possible qu’elle actualise en quelque sorte au second degré, c’est une option de valeur aussi qui analyse notre passé et discerne en lui ce souvenir pur qui se change en une opération de notre âme par laquelle elle ne cesse de se faire. Ainsi nous ne sommes pas, comme on le croit trop souvent, absolument asservi à notre passé. Et la même liberté qui supporte dans le présent notre expérience objective du monde et trouve en elle son image, supporte aussi l’expérience subjective que nous avons de notre passé et lui donne son existence et sa signification.
Comme la volonté nous découvre l’intervalle entre l’avenir et le présent, la mémoire nous découvre l’intervalle entre le présent et le passé. Mais comme la volonté convertit l’avenir en un présent sensible, la mémoire convertit le passé en un présent spirituel. Pour cela, il faut que le passé se délivre peu à peu des liens du corps. Mais il ne se désincarne que par degrés et il essaie longtemps de retrouver, à travers l’image, une sorte d’écho de la présence abolie avant de nous découvrir sa véritable signification. C’est donc un préjugé de penser que le souvenir s’attache à reproduire l’événement que nous avons perçu alors qu’il en change la nature afin de le réduire à une pure opération de la conscience qui nous met en rapport avec l’essence de ce qui est, en nous apprenant à former l’essence de ce que nous sommes. Il faut que tout le réel nous devienne présent et nous impose d’abord sa présence, il faut que le passé que nous avons vécu soit tout entier en nous comme une puissance dont nous disposons (mais qui peut rester à l’état de puissance pure, ou fournir une simple matière à l’action de notre liberté), pour que nous puissions produire le moi que nous voulons être, en vertu d’un choix qui n’est pas sans parenté avec celui que l’on imagine parfois quand on pense que le sort qui nous attend après la mort, c’est nous-même qui demandons qu’il nous soit assigné. Ce passé sans date est dépouillé maintenant de toute relation avec le présent qui lui a donné naissance ; il a à peine droit au nom de souvenir, il est transformé en une idée pure, c’est-à-dire en un principe dynamique par lequel le moi ne cesse de se créer lui-même.
A quoi on peut ajouter encore que le passé ainsi défini, c’est le sommet auquel toute notre réflexion aboutit. C’est la réflexion, en effet, qui spiritualise cette première rencontre entre le moi et le réel qui est l’origine même de la participation ; c’est elle qui lui donne une signification que désormais elle assume dans la solitude. Et sans doute, le passé risque toujours de m’incliner vers cette attitude rêveuse où je m’emprisonne avec complaisance dans un moi fermé, où je poursuis indéfiniment l’évocation des états que j’ai déjà vécus. Mais le souvenir doit être l’épreuve de mes puissances intérieures, il engendre et nourrit sans cesse en moi de nouvelles possibilités. Grâce à lui enfin, les plus beaux moments de ma vie peuvent me devenir toujours présents non pas seulement par le regret de les avoir perdus, mais par la découverte que j’ai faite de leur valeur essentielle, c’est-à-dire de l’activité même dont ils témoignent et dont je garde toujours la disposition.
De la connaissance à l’histoire, et de l’histoire à la mémoire, de la mémoire de l’image à la mémoire sans image nous avons assisté à cette transfiguration du passé dont on peut bien dire qu’il éclaire notre présent, mais pour devenir à la fin le présent de notre esprit, c’est-à-dire l’acte même qui le constitue. La mémoire qui naît du regret de ce que nous avons perdu se change peu à peu en une possession plus parfaite que celle que nous pensions avoir. Le présent de l’objet et du corps ne cesse de nous fuir, mais il faut nous en détacher pour obtenir cette présence de l’esprit qui est notre propre présence à nous-même. Ainsi c’est la mémoire qui nous découvre tous les jours la vertu profonde du sacrifice.