Toutefois il y a une connaissance du passé que je ne puis confondre avec la science et qui, au moins en apparence, est la seule qui puisse atteindre le passé comme tel, sans chercher à s’en détacher comme il arrive dans la connaissance de l’objet ou dans la connaissance de la loi : c’est l’histoire. Bien plus, nous dirons que l’histoire commence au moment où l’événement peut être considéré comme passé, au moment où il a rompu tout lien avec le présent de l’objet ou de la perception, où il ne peut plus être observé par les sens et cesse d’avoir une action immédiate sur le corps. Et sans doute la limite est assez difficile à tracer entre l’événement réel et l’événement historique. En réalité, la transformation se produit peu à peu. Un événement dont on a été ou dont on peut encore être témoin n’est pas un événement historique. Il semble qu’il commence à le devenir par le recul de la mémoire, à condition toutefois qu’il ne reste pas enfermé dans le secret de la conscience individuelle et que les différentes mémoires parviennent à s’accorder dans la représentation qu’elles nous en donnent. Mais c’est lorsqu’il n’en subsiste plus de témoin ou que tout témoignage n’est plus qu’une source qui s’ajoute aux sources objectives et, quelles que soient sa fraîcheur ou sa nouveauté, reçoit de celles-ci sa confirmation et son authenticité, qu’il est véritablement entré dans l’histoire. L’histoire suppose donc ces deux caractères qui semblent opposés ; le premier, c’est qu’elle se fonde non pas sur la mémoire, bien qu’on l’ait définie comme une mémoire de l’humanité, mais sur une analyse de l’expérience présente où elle discerne toutes les traces que le passé a laissées, tous les documents qui, ayant traversé l’intervalle qui sépare le présent du passé, permettent d’imaginer le passé. Le second, c’est que ce passé, comme tel, ne peut être en effet qu’imaginé et qu’il ne commence qu’à partir du moment précisément où il cesse d’adhérer au présent et ne trouve plus en lui de représentation qui le figure. L’histoire, comme on l’a dit, c’est la connaissance et même le sentiment que nous avons du temps révolu, de l’intervalle qui nous en sépare et qui sépare les uns des autres les différents événements : c’est l’exclusion de l’anachronisme. On verra au contraire qu’il n’y a pas d’anachronisme dans la mémoire, sauf quand on prétend l’utiliser pour constituer sa propre histoire.
L’histoire a le même caractère d’objectivité que la science par opposition à la subjectivité de la mémoire. Elle ne se distingue de la science que parce qu’elle maintient une liaison étroite entre l’événement et le moment où il s’est produit, et qu’elle considère l’événement sous sa forme unique et particulière, là où la science, dans tout objet, discerne déjà son concept et, dans toute succession de phénomènes, la loi qui la régit. S’il y a une connaissance de l’individuel, c’est donc à l’histoire qu’il faut la demander, bien que l’histoire ne puisse négliger ni la ressemblance entre les événements, ni la relation réciproque du passé avec le présent et du présent avec le passé, ni la possibilité des recommencements : ainsi, c’est elle qui fournit tous les matériaux, qui met en jeu toutes les méthodes nécessaires pour constituer une science des sociétés, dont elle ne peut pas être absolument distincte. Mais, en tant qu’elle est proprement l’histoire, tous les événements qu’elle considère diffèrent les uns des autres, le passé reste séparé du présent, même s’il a contribué à le former, par un intervalle infranchissable, et le moindre fait historique est toujours unique et toujours nouveau.
Cependant, si l’histoire ne peut pas rompre toute relation avec le présent, ce n’est pas seulement parce que c’est au présent qu’elle emprunte tous les témoignages sur lesquels elle appuie son enquête, mais encore parce que la représentation qu’elle nous donne est une représentation qui s’actualise toujours dans la conscience de l’historien. L’historien étale l’histoire dans un passé qu’il peuple d’images toutes présentes dans sa pensée, comme les événements qu’elles représentent ont été présents tour à tour à ceux qui pouvaient les vivre et les percevoir. L’histoire abolit donc cette conversion qui s’établit à chaque instant dans notre vie entre l’événement et son image. Ou plutôt c’est d’un seul coup ou pour tous les événements qui ont rempli le temps qu’elle convertit leur suite réelle en une suite imaginaire. Dans la réalité, l’événement n’appartient au temps que parce qu’il se change lui-même non pas en un autre événement, mais en un passé où l’histoire installe d’emblée tous les événements à la fois. Mais elle crée elle-même un temps nouveau dans lequel il n’y a plus que des images qui se succèdent les unes les autres et où l’on ne retrouve plus ni la durée réelle ni l’ordre immuable où les événements se sont produits : des périodes de temps égales tantôt se resserrent, tantôt se dilatent ; je puis faire commencer l’histoire en n’importe quel temps. A peine si on ne pourrait pas dérouler les images des événements dans un ordre inverse de celui où les événements ont eu lieu et chercher à en remonter le cours.
Mais l’histoire confirme en un sens au lieu de détruire, comme on pourrait le penser, cette sorte de priorité de l’avenir sur le passé par laquelle nous avons défini le sens du temps. On ne comprendrait pas autrement que l’histoire se renouvelât sans cesse. Si nous sommes obligés de la refaire, ce n’est pas principalement, comme on l’imagine presque toujours, parce que nous avons toujours à notre disposition de nouveaux matériaux et que les erreurs que l’on a pu commettre peuvent ainsi être rectifiées indéfiniment, c’est seulement parce que le passé a beau être révolu en lui-même, il est solidaire des autres phases du temps, c’est-à-dire de l’avenir qui le suit et qui constitue ainsi le présent d’où on le regarde. Et si on cherche légitimement à défendre l’histoire contre toute tentation d’anachronisme, on sait bien pourtant que l’histoire est une perspective sur le passé et que le centre de cette perspective est toujours le présent. Nous ne pouvons pas être surpris par conséquent si l’aspect que présente pour nous une telle perspective se modifie indéfiniment, cette modification résultant non pas seulement des changements qui se sont opérés dans notre conscience, mais encore de la différence de recul et de tous les événements qui se sont accumulés entre le présent et le passé que nous cherchons à évoquer. L’avenir en se réalisant change sans cesse le passé ; et si l’on dit que ce qu’il change, ce n’est pas ce qu’il a été, mais la représentation qu’aujourd’hui nous pouvons nous en faire, il ne faut pas oublier que le passé n’est rien de plus que cette représentation elle-même. Ainsi on peut comparer le temps qui s’est écoulé entre le passé et nous à une masse d’air transparente à travers laquelle nous regardons les événements éloignés ; elle en change les contours, elle en altère la signification. Et si l’on s’abstient de ce réalisme élémentaire où les choses subsistent par elles-mêmes indépendamment de l’acte par lequel l’esprit trouve en elles la matière de sa propre opération, thèse qu’il serait déjà impossible de soutenir en ce qui concerne la simple représentation du passé comme tel, alors on voit bien que c’est l’essence même des événements qui se découvre à nous d’une manière de plus en plus profonde, à mesure que la durée avance et permet de les recevoir dans une perspective de plus en plus large. L’esprit, toujours présent à lui-même, ajoute sans cesse au passé en le reconstruisant : il en est ici comme du fait brut à l’égard de la pensée du savant. De telle sorte que le passé, qui nous paraissait pouvoir offrir dès l’abord à la connaissance le seul objet auquel elle pût légitimement s’appliquer précisément parce qu’il était accompli et immuable, finit par avoir besoin à la fois de toute la suite du devenir et de toute l’activité de l’esprit qui l’interprète pour nous découvrir sa véritable réalité.
On voit donc comment l’histoire, loin de réintégrer l’ordre du devenir, en change le sens, ce que montrerait assez bien l’histoire de l’histoire si on pouvait en poursuivre l’étude sans s’engager au moins idéalement dans un progrès à l’infini. Et malgré le paradoxe, quelles que soient la rigueur à laquelle les documents assujettissent l’historien, et les exigences de sa méthode, la représentation qu’il se fait du passé est un produit de sa liberté. Ce qui veut dire que, si l’histoire doit demeurer objective et qu’elle aspire à connaître un événement qui déborde la conscience individuelle tant parce qu’il appartient à l’humanité tout entière que parce qu’il s’est produit dans un passé qui n’est pas proprement le sien, et s’il peut paraître également vain de vouloir revivre le passé en se transportant jusqu’à lui ou en le transportant jusqu’à nous, pourtant on ne saurait méconnaître que c’est dans le présent même auquel il s’oppose, mais qu’il contribue à former, que résident tous les facteurs qui permettent à la fois de le reconstruire et de l’interpréter.