On consentira facilement à admettre que le passé est le lieu même de la connaissance, si l’on songe qu’on ne peut rien connaître qui ne soit réalisé ou accompli, ou que toute connaissance porte sur « le fait » (qui est le participe passé du verbe faire), ce qui est encore le sens de l’adage classique que « le connaître est postérieur à l’être ». Mais il y a plus. Si l’on oppose l’être au connaître et si l’on veut qu’il n’y ait d’être que dans le présent, alors il faut dire que la chute de l’être dans le passé, c’est la substitution du connaître à l’être : ce qui pourra surprendre tous ceux qui pensent que les modes du temps peuvent subsister indépendamment de l’acte même qui les pense ; au lieu que, si le présent et le passé n’ont de sens que dans l’opération même qui, en les posant, les oppose, on comprendra que le rapport puisse être le même entre l’être et le connaître, de telle sorte qu’il soit possible de dire de tout objet qu’il faut qu’il cesse d’être pour être connu. Alors, au lieu d’être la saisie de l’être, le connaître se substituerait à l’être. Mais cela ne va point sans réserves : car nous savons bien que le connaître est lui-même être et qu’il est peut-être l’essence même de cet être qui, dans le présent, se découvrait à nous grâce à un pur contact avec notre corps et qui, lorsqu’il l’a perdu, au lieu de se vider de tout contenu, retrouve sa réalité proprement intérieure dans un acte de l’esprit qui nous permet d’en disposer toujours. C’est sur une telle observation que repose la vérité de l’idéalisme.
Cela ne veut pas dire toutefois que cette vérité réside dans la pure réduction de toute connaissance au souvenir. Le propre de la connaissance, c’est de porter sur l’objet, c’est même en un certain sens de constituer l’objet. Il n’y a strictement connaissance qu’à partir du moment où le sujet parvient à détacher de soi un objet qu’il s’oppose à lui-même. Dirons-nous que cet objet n’apparaît que dans l’instant ? Pourtant, il ne faut pas oublier que, dans l’instant, il n’y a rien qu’une transition entre ce qui vient d’être et ce qui va être. Il n’y a de subsistance dans l’instant que celle de l’acte même qui, pour garder son indépendance, ne coïncide jamais avec l’objectivité que par la transitivité pure. Nous distinguons, il est vrai, dans le monde des objets que nous sommes capables de décrire. Mais, dans l’acte par lequel je perçois l’objet, on peut dire que l’acte est toujours en avant et l’objet en arrière. Non seulement il y a dans la perception de l’objet un aspect de passivité qui montre que l’influence qu’il exerce sur moi exige toujours un certain temps pour se produire (ce temps étant à la fois nécessaire à l’excitation pour ébranler mon corps et à la sensation pour intéresser ma conscience), de telle sorte que l’objet perçu dans le présent appartient déjà au passé immédiat, mais encore il faut reconnaître que ce que j’en perçois, c’est toujours une synthèse d’impressions successives que je ramasse dans une appréhension qui les actualise. C’est le passé de ma conscience auquel je donne le caractère de la présence en le soudant pour ainsi dire non pas à l’acte de ma pensée (qui peut aussi bien actualiser le passé comme passé), mais à l’état momentané de mon corps. Ainsi, il ne suffit pas de dire que toute perception, en tant qu’elle est une connaissance, est chargée de souvenirs, ni même, comme Bergson l’avait vu avec beaucoup de pénétration, que le souvenir est déjà présent à l’intérieur de la perception elle-même dont il ne se détachera que plus tard, mais il faut dire qu’il y a deux aspects différents dans la perception : le premier qui est le rapport de l’objet avec notre corps, sans lequel il ne serait pas actualisé comme objet, et le second qui est son contenu, tel qu’il lui est fourni par un passé prochain ou lointain sans lequel la perception elle-même ne serait pas une connaissance.
Mais, bien que la connaissance soit créatrice de l’objet, toute connaissance ne se réduit pas à la pure représentation de l’objet, elle réside principalement dans la relation que nous pouvons établir entre les objets. De toutes ces relations, on ne s’étonnera pas que la relation temporelle soit la plus importante à la fois parce que le monde de l’objectivité est aussi pour nous le monde de la phénoménalité, qui est celui de l’existence transitive, et parce que, comme nous l’avons montré dans le chapitre VI, § II, le temps est l’origine et la forme initiale de toutes les relations. Toutefois, on ne peut pas confondre, comme on le fait souvent, la connaissance avec toute espèce de relation. Nous savons bien qu’il y a des relations, par exemple celle de la volonté avec la fin qu’elle se propose, qui intéressent l’action plutôt que la connaissance : et la fin elle-même n’intéresse la connaissance qu’à partir du moment où elle a été posée d’abord par une volonté au moins potentielle. En elle aussi le connaître est postérieur à l’être.
Nous disons que la relation essentielle à la connaissance est la relation de causalité ; or, dans la relation de causalité, nous considérons toujours l’avenir en tant précisément qu’il est déterminé par le passé. On pourrait même dire sans doute que l’expérience que nous avons de la causalité, c’est l’expérience réalisée d’une relation entre deux phénomènes qui aujourd’hui appartiennent tous les deux au passé ; mais ce qui est surtout digne de remarque, c’est que celui qui est avant n’est considéré comme déterminant par rapport à celui qui vient après que parce qu’il est toujours donné, accompli, immuable, au moment où celui qui vient après est encore incertain, ambigu et indéterminé. Si maintenant on admet qu’il y ait dans le devenir temporel une continuité impossible à rompre, et si, d’autre part, on se réfère toujours à une expérience réelle ou idéale dans laquelle les deux phénomènes considérés sont isolés de toute action nouvelle qui viendrait du dehors, alors le phénomène postérieur doit trouver sa raison d’être suffisante dans le phénomène antérieur et il y a entre eux une relation de nécessité précisément parce que le phénomène-cause est lui-même donné et qu’il ne peut pas ne pas l’être, de telle sorte que, s’il y a une explication possible du phénomène-effet, et qui puisse rendre compte de son accès dans l’existence, il est seul à pouvoir la fournir. A quoi il importe d’ajouter deux observations, à savoir :
1° Que, si nous entendons le mot causalité dans deux sens différents, puisqu’il s’agit tantôt pour nous de la réalisation d’une fin par la volonté, tantôt de la détermination d’un effet par une condition antécédente, c’est que le mot de causalité nous paraît convenir également à ces deux relations parce que dans les deux cas l’avenir paraît sortir du passé. Mais ce n’est là sans doute qu’une apparence. Car ces deux relations sont en réalité inverses l’une de l’autre. Dans la première, en effet, nous n’avons pas affaire à une relation entre deux phénomènes, mais entre un acte transphénoménal et son expression dans les phénomènes. Aussi cet acte ne peut être à aucun degré considéré comme appartenant au passé, il est la détermination d’une certaine forme de réalité, qui n’est rien avant d’être entrée dans le passé, par une idée que nous nous en formons et qui est proprement son avenir. Au contraire, dans la causalité scientifique, c’est le réalisé comme tel qui engendre son propre avenir et qui exige qu’il soit tel précisément parce qu’il est lui-même tel et non point autre. La multiplicité des possibles qui entre en jeu partout où intervient l’acte d’une conscience se réduit ici à l’unité et fait de la relation entre la cause et l’effet une relation de nécessité. On comprend bien par conséquent pourquoi l’effort de la connaissance doit toujours aboutir à éliminer la causalité volontaire, qui est la causalité de l’avenir, et par conséquent la négation de la connaissance, au profit de la causalité phénoménale, qui est la causalité du passé et aussi la perfection de la connaissance. Toutefois il convient de remarquer encore que la causalité scientifique se meut si bien dans le passé qu’elle est toujours, en quelque sorte, ascendante, c’est-à-dire remonte de l’effet à la cause alors que la causalité volontaire, bien que son effet soit toujours arbitraire et imprévisible, est au contraire en quelque sorte descendante parce qu’elle va de l’intention de la conscience vers la fin qu’elle cherche à produire.
2° Il y a lieu toutefois d’établir un rapprochement plus étroit entre ces deux sortes de causalité. En effet dans tous les cas l’effet, au moment où il va apparaître, même si l’on ne considère que des séries de phénomènes déjà réalisés, est pourtant un avenir par rapport à la cause telle qu’elle est donnée. Et le passage du passé à l’avenir recèle toujours quelque nouveauté et, par suite, quelque mystère. On le sent bien dans tous les efforts que fait le savant pour essayer de réduire le phénomène-effet au phénomène-cause, c’est-à-dire pour résorber le rapport de causalité dans le rapport d’identité. Mais ces efforts sont toujours infructueux, car on ne peut faire qu’il ne se produise quelque chose et par conséquent que l’avenir ne garde son originalité par rapport au passé. On se contentera alors le plus souvent de réduire la causalité interphénoménale à la régularité de la succession, ce qui est un dernier moyen pour nous d’emprunter au passé la garantie entière de la connaissance. Mais cela ne suffit pas : car nous avons besoin dans tous les cas de définir l’intelligibilité du lien qui unit la cause à son effet. Or il ne faut pas oublier que la cause, en tant qu’elle appartient au passé, ne peut être pour nous qu’une idée. On voit donc que la causalité phénoménale est elle aussi une causalité de l’idée. Telle est la raison pour laquelle on a toujours cherché à découvrir dans l’idée de la cause la présence virtuelle de son effet ; c’est comme si cette idée elle-même, dans le phénomène qu’elle représente et auquel elle survit, n’avait pas achevé de s’actualiser. Et la causalité qui est en elle, c’est-à-dire l’avenir qu’elle appelle, n’exprime rien de plus que cette sorte de surplus qui demande à s’accomplir.
La science contemporaine confirmerait en un certain sens cette vue, s’il était vrai que la cause de toutes les transformations réside dans une certaine potentialité qui se réalise dès qu’elle cesse d’être empêchée, et si, au lieu de considérer l’effet comme succédant à la cause par une sorte de déclenchement, nous devions le rapporter à une multiplicité d’actions concourantes, dont le détail nous est inconnu, et qui ne donne prise qu’au calcul des probabilités. Mais réintégrer ainsi l’idée de potentialité dans la causalité phénoménale, ce serait restituer au temps son sens véritable, qui est la conversion de l’avenir en passé, sous ces deux réserves pourtant qu’il n’y a point ici de volonté pour produire cette conversion et que la marge qui sépare le nécessaire du probable et qui fixe le degré de probabilité, et par conséquent le degré de cognoscibilité, réside dans l’écart entre un passé qui est déjà actualisé et un avenir qui est encore potentiel (qui trouve lui-même une expression dans le rapport entre l’instabilité du phénomène et l’équilibre vers lequel il tend).
Un dernier argument permet enfin de préciser l’affinité de la science avec le passé. C’est que toute science a un caractère de généralité. Or qu’est-ce que cela veut dire sinon que la science commence non pas avec la production du phénomène, mais seulement avec sa répétition ? La connaissance n’est donc pas seulement pour nous du passé individuel objectivé ; elle s’exprime nécessairement sous la forme de la loi ; or on dit presque toujours que le propre de la loi, c’est de surmonter le temps en ce sens qu’elle est à la fois de tous les temps et qu’elle n’est d’aucun temps. Et cela est vrai sans doute. Mais cela ne peut l’être que parce que la loi exprime une relation invariable entre les phénomènes dont le modèle nous est fourni par le passé et sur lequel l’avenir n’a pour ainsi dire pas de prise. La différence ici se trouve abolie entre l’avenir et le passé, mais au profit du passé. Pour celui qui connaît la loi à laquelle il obéit, l’avenir est en effet comme du passé. Et la loi ne me permet de disposer de l’avenir par l’action que dans la mesure où elle me permet de disposer du passé par la pensée.