Bien que le passé soit l’abolition de la présence sensible et qu’il ne soit le passé que par cette abolition même, toutefois nous venons de montrer qu’il n’y a jamais de passé absolu qui dans la conscience ne soit en rapport avec quelque présence sensible nouvelle. Car d’abord c’est seulement à la mort que toute présence sensible nous fait défaut ; et ensuite, pour que le passé nous apparaisse comme passé, il faut qu’il soit pensé non pas seulement par opposition avec le présent qu’il était pour nous autrefois, mais encore avec le présent qui nous est donné aujourd’hui. Or nous nous rendons bien compte que le passé ne peut être pensé avec le présent et par opposition avec lui qu’à condition de faire corps avec lui d’une certaine manière. Il en forme pour ainsi dire le soubassement. Et le propre de l’action qui engendre le souvenir, c’est beaucoup moins de recueillir un présent disparu que d’analyser le présent tel qu’il nous est actuellement donné pour dissocier en lui les éléments qui ont contribué à le former, que la perception nouvelle a pour ainsi dire recouverts, mais qui, dès qu’on parvient à les en séparer, nous révèlent leur caractère proprement spirituel. C’est que la perception n’a de sens que par sa relation avec l’extériorité et avec l’utilité. Mais elle se développe sur une existence qu’il nous appartient d’en dégager et qui, dans son essence propre, se suffit à elle-même, c’est-à-dire est intérieure et désintéressée.
On peut dire d’abord du passé qu’il adhère à notre corps et que notre corps accumule toutes les influences qui se sont exercées sur lui dans le passé et qui par degrés l’ont fait ce qu’il est. Non seulement il a derrière lui sa propre histoire et l’histoire du monde, mais encore on peut dire qu’il en ramasse en lui tous les effets, de telle sorte que, si l’existence du monde et l’existence du corps tiennent dans un présent évanouissant, le visage de ce présent a pourtant été modelé par des touches successives que le corps a enregistrées l’une après l’autre. Il en est du corps comme du tableau d’un peintre : il n’a jamais d’existence que maintenant. Et pourtant il porte en lui la trace de tous les coups de pinceau que le peintre a dû donner pour le composer. Chacun de ces coups de pinceau n’est plus rien : et le tableau pourtant en est la somme. Pour refaire l’histoire de ce tableau, il faudrait distinguer ces coups de pinceau les uns des autres et retrouver tout leur enchainement. C’est là la tâche de l’esprit et non pas celle de l’œil, dont la perception est toujours instantanée. Le spectateur ne pourra qu’imaginer cette histoire ; le peintre, dont le tableau s’est maintenant détaché, ne la refera jamais que du dehors ; la seule histoire véritable serait celle que le tableau pourrait faire de lui-même s’il avait conscience de son propre devenir. Or c’est justement ce qui arrive à chacun de nous dans la mémoire qu’il a de sa vie. On ferait la même observation sur l’histoire de la terre : son existence matérielle n’est jamais qu’instantanée, mais elle porte en elle dans ses profondeurs cette suite de couches stratifiées qui constituent son épaisseur géologique et forment aussi pour nous son mystère. Le géologue les distingue les unes des autres en les rapportant par un acte de son esprit à ce lointain passé où elles se sont superposées. S’il y avait un esprit de la terre, c’est ce passé, en tant précisément qu’il est aboli, qui formerait son propre présent.
Cela montre assez clairement que le passé est indestructible : il l’est doublement. D’abord le corps est solidaire de tout le passé et intègre en lui toutes les modifications qu’il a subies. On peut même dire qu’il n’est rien de plus que l’expression de notre subordination nécessaire à l’égard de tout notre passé. Telle est la signification sans doute de l’hérédité et du péché originel. Le passé est donc un fardeau que nous ne pouvons pas renier. C’est pour cela que le présent paraît lui-même sans épaisseur lorsque nous le considérons comme le simple lieu de transition entre l’avenir et le passé, et d’une épaisseur infinie lorsque nous considérons en lui tout le passé qu’il suppose et qu’il recèle pour ainsi dire dans ses flancs. Seulement ce passé alors n’est plus du passé ; et pour qu’il le devienne, il faut précisément que l’esprit l’isole du présent, et, sans retrouver en lui l’événement tel qu’il s’est produit autrefois, lui donne en lui-même une réalité nouvelle dans l’acte même par lequel il le ressuscite.
La liaison de l’esprit et du corps traduit en un certain sens la liaison de l’esprit avec le passé. Et si notre esprit n’avait d’existence que dans un présent toujours nouveau, il demeurerait une possibilité pure. Car il ne saurait y avoir en lui aucune détermination, ni par conséquent aucun idéal, puisque tout idéal est solidaire de cette détermination et s’appuie sur elle pour la dépasser. Mais ce passé, nous ne nous bornons pas à le subir ; car l’esprit à son tour le libère du corps, dans lequel il était comme emprisonné, démontrant ainsi que la mémoire ne peut se passer du corps, bien que pourtant elle ait pour rôle de nous en affranchir. Ici le rapport de la possibilité et de l’actualité reçoit un admirable éclaircissement, bien que ce rapport semble devoir être renversé selon que l’on cherche l’existence dans le corps ou dans l’esprit : car le corps d’une part est toujours actuel, d’une actualité en quelque sorte donnée, mais où l’esprit retrouve toutes les possibilités dont il se nourrit et qui sont d’abord les souvenirs qu’il en détache avant de les transformer en idées qui demandent toujours à s’incarner de nouveau ; et le corps d’autre part n’est à l’égard de ces souvenirs et de ces idées, aussi longtemps que l’esprit ne les a pas isolés, qu’une potentialité où celui-ci ne cesse de puiser la matière originaire de toutes ses créations ; or ce sont ces créations qui constituent les essences réelles que le corps enveloppe en puissance et dont il reste l’obscur témoin, afin qu’au cours de son progrès temporel la conscience garde toujours le pouvoir de les rendre à nouveau actuelles.
C’est le rôle de la connaissance de dissocier ainsi du présent le passé qui l’a formé et de le réduire à l’état de possibilité toujours remise sur le métier : ainsi le lien s’établit entre notre passé et notre avenir. De cette possibilité la volonté s’empare pour en faire un nouvel emploi et promouvoir indéfiniment l’acte de participation. Non seulement le passé est pour ainsi dire le socle du présent, mais il est encore une force accumulée qui, au moment même où l’on croit pouvoir s’en désintéresser, nous assujettit malgré nous, comme on le voit dans l’habitude, dans l’instinct et dans le désir. Mais dès que la connaissance entre en jeu, il devient pour nous l’instrument de notre libération, non pas seulement parce qu’il nous permet de lier la présence sensible à une présence spirituelle, mais encore parce que de cette présence même, le moi ne cesse de disposer pour l’élargir et l’enrichir indéfiniment. Ainsi tout progrès est intérieur à l’esprit et va de l’esprit à l’esprit par l’intermédiaire du corps. Mais pour cela il faut qu’à chaque instant il me délivre du corps (par la mémoire) pour me porter (par le vouloir) au delà du corps.
Cette analyse est destinée à montrer que, loin que le passé soit pour nous comme s’il n’était pas ou qu’il faille le considérer comme n’étant pas pour que notre action ne soit pas entravée par lui, bien au contraire, nous ne pouvons pas nous délivrer de lui. Il est notre substance même. Et nous savons bien que si nous pouvions abolir ce que nous avons fait, aucune de nos actions n’aurait pour nous un caractère de sérieux et de gravité. Que n’oserions-nous pas si chacune de nos actions pouvait s’effacer aussitôt qu’elle a été accomplie ? Mais ce passé peut être pour nous un moyen d’asservissement si, en croyant y échapper, nous le laissons régner dans le jeu de notre spontanéité pure ; au lieu qu’il est le moyen de notre progrès spirituel, si c’est dans la lumière qu’il nous donne que nous nous portons sans cesse vers un nouvel avenir. Notre marche ne cesse de le dépasser : mais il est comme le soleil qui, par derrière, ne cesse de l’éclairer.