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Il suffit de rappeler l’irréversibilité du temps et la définition même que nous avons donnée du passé comme l’intervalle qui sépare la perception du souvenir pour apercevoir aussitôt que ce qui dans le présent ne cesse de nous fuir, c’est ce contenu sensible par lequel il s’offrait à nous dans une perception et que nous considérions souvent comme sa réalité même. Sans doute il y a toujours pour nous quelque perception, sans quoi nous cesserions d’être inscrit dans l’univers, d’attester notre passivité et notre limitation par l’existence d’un corps qui est le nôtre et de rester en communication, grâce à lui, avec un tout qui nous dépasse et qui ne cesse de nous fournir. Mais il faut que cette perception soit toujours nouvelle pour que le moi en demeure indépendant et ne s’identifie jamais avec son objet. Dès lors, c’est cet objet même qui ne cesse de disparaître, mais de telle manière pourtant qu’il subsiste de son incidence avec nous une idée qui est désormais en nous et dont notre activité ne cesse désormais de disposer. Tout événement qui se produit dans le temps est toujours évanouissant ; de même tout état de la conscience, en tant qu’il est en corrélation avec le corps et qu’il nous met en rapport avec un événement. Telle est la loi même du devenir et qui apparaît comme interdisant au phénomène ou à l’apparence d’exister ailleurs que dans l’instant. Car dans l’instant nous savons que toute existence ne fait que passer : or le caractère propre du phénomène ou de l’apparence, c’est précisément de n’être pas un être, c’est-à-dire de n’avoir pas d’intériorité, ou encore de n’exister que pour une conscience qui le perçoit, — ou, ce qui revient pour nous presque au même, de ne pouvoir être saisi ou retenu par la pensée qui ne peut lui assigner aucune subsistance dans le temps ; c’est que seul peut subsister dans le temps ce qui d’une certaine manière surpasse le temps, ce qui jouit d’un principe interne d’activité capable de relier les unes aux autres les étapes du temps lui-même.

Mais la conséquence de cette analyse, c’est que tout ce qui a été perçu, mais cesse d’être perçu, ne peut par là que se dématérialiser ou se désincarner pour recevoir une existence qui est purement spirituelle. Cette existence, c’est l’existence même du souvenir : il nous suffit maintenant d’observer que ce qu’elle retire à l’existence perçue, c’est cette sorte d’intégration dans un univers qui est celui de tous, qui agit sur nous et sur lequel nous pouvons agir, c’est cette sorte d’épaisseur matérielle qui fait que le réel semble exister indépendamment de nous et que la perception même semble y plonger, bien qu’elle n’en retienne que ce qui a quelque rapport avec nous. Dès que la présence se change en passé, c’est ce contact avec le réel qui se trouve tout à coup rompu. Et c’est pour cela que le passé est souvent défini simplement par cette sorte d’effondrement de la chose elle-même qui ne laisse plus dans notre esprit qu’une image, qui est le témoignage même de son absence.

Cependant on n’oubliera pas que cette image, c’est l’esprit qui la soutient, comme il soutenait la perception elle-même. Seulement la perception était nourrie pour ainsi dire par la substance même de la chose dont elle recevait sans cesse quelque sensation nouvelle, au lieu que l’image, se référant à cette perception abolie, ne dépend plus que de la seule activité de l’esprit qui doit toujours la susciter et la régénérer. On comprend bien dès lors que tous ceux qui ne veulent point reconnaître l’être ailleurs que dans une présence sensible aient l’impression que le passé, qui la leur fait perdre, leur fasse tout perdre. Mais si l’être ne se découvre à nous que dans une présence spirituelle, cette mort du sensible est aussi la condition d’une résurrection dans laquelle le gain surpasse sans doute la perte : c’est ce que nous montrerons au paragraphe VIII du présent chapitre. Encore est-il vrai que l’on explique assez facilement l’opposition entre ces deux formes de la présence, en considérant la première comme une présence qui s’impose à nous et que nous ne pouvons pas refuser, ce qui fait pour nous son prestige, et la seconde comme une présence toujours disponible et qu’une opération de l’esprit peut à chaque instant nous donner à nouveau, ce qui rend compte de la préférence métaphysique que les différentes doctrines doivent nécessairement accorder tantôt à la première et tantôt à la seconde.

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