Cependant si l’avenir est défini par la possibilité, bien que la possibilité soit multiple et incertaine, elle n’est pas absolument indéterminée. De plus, l’avenir lui-même n’est jamais un avenir pur : il est en rapport avec une situation dont il est le prolongement ; et s’il y a une solidarité entre tous les modes et tous les degrés de la participation, c’est-à-dire entre les événements déjà réalisés et ceux qui doivent se réaliser encore, si même le donné n’est jamais qu’une possibilité qui n’a jamais fini de s’actualiser, nous sommes obligé d’établir une corrélation entre l’avenir considéré comme le champ du possible et le réel sur lequel il se greffe. C’est le rapport de l’avenir avec le présent et avec le passé, c’est-à-dire du possible avec le réel et avec le réalisé qui constitue la connaissance propre de l’avenir. Cette connaissance constitue un compromis entre le possible qui n’est pas objet de science, puisque le propre de la science serait précisément de nous dire quel est parmi les possibles celui qui s’accomplira, et le réel qui, étant accompli, présente un caractère d’unité et de nécessité. Cette connaissance moyenne est celle que nous exprimons par le mot de probabilité. Mais une telle probabilité se présente elle-même sous deux formes différentes :
1° Si, bannissant de l’avenir la considération de l’activité qui le produit, nous ne voyons en lui que la suite du passé, ce passé présente cependant une trop grande complexité pour que nous puissions en épuiser l’analyse. Il est composé d’une infinité d’événements. Et l’on peut dire qu’il enveloppe en droit toute la réalité. Alors la probabilité croît avec le nombre des circonstances que nous avons pu connaître. Mais ces circonstances elles-mêmes, à mesure qu’elles sont l’objet d’une analyse plus précise et d’un dénombrement plus étendu, nous échappent dans leur caractère original et individuel, de telle sorte que nous leur appliquons la loi des grands nombres et les calculs statistiques.
2° Si maintenant nous considérons l’avenir en tant qu’il dépend non pas simplement du jeu des circonstances présentes, mais de l’action des volontés libres, cette action échappe à la connaissance beaucoup plus encore que celle qui résulte de la complexité infinie des circonstances. Mais l’effet, bien que de sens opposé, sera le même à l’égard de la connaissance. Car, de même que nous ne pouvons pas suivre le jeu de chaque événement, nous ne savons rien non plus de la décision de chaque liberté. De telle sorte qu’on a pu indifféremment considérer l’action conjuguée des diverses libertés comme soumise à la loi des probabilités et introduire la liberté elle-même au cœur des actions produites par les éléments naturels, comme le montre l’hypothèse toujours renaissante du clinamen.
Mais il ne faut pas oublier que si, au lieu de n’avoir en vue dans les démarches de la liberté que ses effets, on la considère dans son opération purement intérieure, alors on peut définir l’acte libre comme l’acte le plus improbable. Car c’est ainsi qu’il faut définir l’invention : et tout acte libre est un acte d’invention. De telle sorte que nous retrouvons ici l’essence même de l’avenir dont nous avons dit qu’il exclut la connaissance. Aussi bien n’y a-t-il d’avenir que pour une liberté, même si le passé la limite et l’opprime ; et les causes physiques n’expriment rien de plus que le prolongement du passé dans l’avenir, le passé lui-même en tant qu’il se continue ou qu’il se répète.
Il faut observer d’ailleurs qu’en disant de l’acte libre qu’il exprime le plus haut degré d’improbabilité, c’est seulement pour l’opposer à cette probabilité qui dérive d’une multiplicité infinie de circonstances indifférentes dont les actions se neutralisent. Au contraire, l’action libre est la seule qui soit intelligible par le dedans, et la pénétrer, c’est trouver en elle une nécessité interne qui est juste l’inverse de cette nécessité externe dont nous essayons d’approcher lorsque la probabilité devient de plus en plus grande. L’acte parfaitement libre est toujours autre que celui que nous réussirions à expliquer par une cause extérieure, mais il ne peut pas être autre qu’il n’est pour celui qui a reconnu l’ordre spirituel qu’il réalise. Cependant cet ordre, nul, même celui qui le produit, ne peut le connaître autrement que par son accomplissement même : et c’est en s’accomplissant que, cessant d’être une virtualité abstraite, il vient se composer avec les circonstances qui lui permettront de déterminer l’avenir.