Si l’avenir ne peut être défini que comme le passage de la possibilité à l’existence, le passé, c’est l’existence même non pas en tant qu’elle se réalise, mais en tant qu’elle est réalisée. Alors, s’il est vrai que le connaître est toujours postérieur à l’être, c’est le passé qui est par excellence le lieu de la connaissance. Comment connaître aucun événement avant qu’il soit accompli ? Au contraire, l’avenir est le lieu d’un possible inachevé et multiple qui n’entre dans l’existence que grâce à ce qui s’y ajoute, soit par un effet des circonstances, soit par l’action de ma liberté. C’est pour cela qu’il y a une ambiguïté des possibles, une plasticité des puissances du moi que l’on vérifie également dans l’acte qui les met à nu et dans l’acte qui les réalise : jusqu’au moment où ces possibles entrent dans l’existence, jusqu’au moment où ces puissances s’actualisent, la conscience reste à leur égard dans un état de délibération et de suspens dont on peut dire qu’il est la caractéristique de l’avenir avant qu’il ne se soit changé en présent.
C’est l’avenir qui met les choses dans le temps, qui oblige la pensée à occuper tout l’intervalle nécessaire pour qu’elles se produisent. Au contraire, le passé semble les fixer dans leur essence immuable ; tout retombe dans le même passé et, loin de nous découvrir l’existence temporelle, le passé semble plutôt nous y soustraire. Le passé est derrière nous et la connaissance est toujours rétrospective ; au lieu que l’avenir est toujours devant nous, et la pensée regarde toujours en avant. C’est le possible qu’elle considère : mais il faut l’avoir réalisé pour le connaître. On comprend dès lors pourquoi l’avenir doit être étudié le premier, non point, il est vrai, comme objet de connaissance, mais comme la condition qui permet précisément à un objet de connaissance de se constituer. De plus, il est évident que nous ne pouvons jamais emprunter qu’au passé lui-même les éléments grâce auxquels nous essaierons de nous représenter l’avenir ; mais l’avenir comme tel résidera précisément dans cela même qui les dépasse, qui les rend insuffisants ou inadéquats, qui les rapproche ou les oppose dans une création nouvelle que nous anticipons et dont nous n’avons point encore l’expérience.
Il est par suite impossible de se représenter l’avenir : ou toute représentation que nous nous en faisons est condamnée d’avance parce que l’avenir n’est pas le présent qu’il sera un jour, mais l’intervalle encore vide qui sépare ce présent du présent même où nous vivons. On dirait volontiers qu’il ne peut être que pensé, et non pas connu, au sens où Kant par exemple oppose la pensée à la connaissance. C’est la pensée de l’intervalle qui sépare la possibilité de son actualité et que le temps seul doit permettre de franchir. On concédera donc sans difficulté que l’avenir est l’inconnaissable par essence, qu’on ne pourrait entreprendre de le connaître sans s’engager dans une véritable contradiction, c’est-à-dire sans le supposer déjà réalisé ou accompli, ou, en d’autres termes, sans en faire déjà du passé. Ce serait impliquer que la pensée peut se représenter la possibilité comme unique et achevée, que l’action n’y ajoute rien et que, par conséquent, l’intervalle et le temps lui-même sont inutiles.
Nous comprendrons maintenant d’où dérive cette illusion que l’on appelle fatalisme. Elle consiste à admettre que l’avenir est en droit susceptible d’être connu, ou du moins qu’il est connu ou pourrait être connu par une intelligence omnisciente. Alors il est évident que l’avenir est par avance assimilé au passé. Dès lors, le passé cessant de se distinguer de l’avenir, il n’y a plus proprement de temps. L’idée de possibilité disparaît, puisqu’un seul possible se réalisera et qu’il se réalisera nécessairement. Il se confond avec l’idée du nécessaire ; or il n’y a pas pour nous d’autre nécessaire que l’accompli. Ce n’est alors qu’en vertu de la limitation de notre intelligence que nous pouvons distinguer ce qui est déjà de ce qui n’est pas encore. Enfin, il n’y a pas d’autre fonction de la conscience que l’intelligence qui nous donne graduellement la représentation de notre propre vie. Il n’y a point en nous de volonté qui contribue à la faire. Or c’est la volonté seule qui donne à l’avenir sa signification, qui nous montre comment son être est l’être même qu’elle donne au possible afin de l’actualiser.
Pour maintenir à l’avenir son originalité, il faut donc qu’il reste l’objet d’une pensée mobile, incertaine, toujours sur le métier et qui ne puisse jamais comme telle s’achever en connaissance. Cet achèvement ne se produit que quand il se réalise, c’est-à-dire au moment où il cesse pour nous d’être avenir. Jusque-là un événement fortuit, une démarche imprévue de la liberté peuvent toujours l’infléchir. Il n’y a plus d’avenir à partir du moment où l’avenir cesse de pouvoir être modifié.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas entre l’avenir et la connaissance une sorte de mystérieuse alliance. Car bien qu’il n’y ait connaissance que de ce qui est déjà réalisé, cette connaissance est elle-même un acte, de telle sorte qu’il y a toujours un avenir de la connaissance elle-même. De plus, la connaissance accompagne toujours l’action ; ainsi elle parie sur son résultat, c’est-à-dire sur le passé dans lequel à la fin elle entrera. De même la connaissance commence toujours par l’hypothèse, soit qu’elle n’ait pas encore entrepris toutes les vérifications qui pourront la justifier, soit que la réalité qu’elle cherche à atteindre n’ait pas terminé tout son développement. Toute connaissance est donc, à l’égard de l’acte d’intelligence d’où elle procède, une invention et, à l’égard de la réalité sur laquelle elle porte, une découverte. Il n’y a pas de connaissance qui, au moment où elle se termine, ne nous apporte une révélation.
Si on pouvait se représenter adéquatement l’avenir avant qu’il se produise, l’intervalle qui nous en sépare serait inutile puisqu’il n’ajouterait rien à la pensée que nous en avons (alors que nous savons bien pourtant qu’il y a moins dans la représentation que nous nous faisons du réel que dans le réel, comme le montre, en sens inverse, la représentation du passé qui retranche toujours à ce qui a été). On ne peut donc connaître l’avenir avant qu’il soit ; et la connaissance est une action seconde qui suppose l’action créatrice et qui nous en donne une sorte de possession ; elle ne semble se mêler à l’action créatrice que parce qu’elle est le terme dans lequel celle-ci s’achève.