Cependant nous ne pouvons pas réduire la participation à la simple mise en jeu à l’intérieur de l’acte pur de possibilités différentes par une liberté qui entreprendra ensuite de les actualiser. Car cette liberté ainsi définie n’est rien de plus elle-même qu’une abstraction. Il n’y a de liberté que jointe à une nature qui la supporte à la fois et qui la limite. Ou plutôt la participation implique en nous la liaison d’une activité et d’une passivité, non point seulement en ce sens que tout acte que nous accomplissons suscite une donnée qui en lui répondant le réalise, mais en cet autre sens que toute activité, en tant qu’elle dépend de nous, suppose une spontanéité qu’elle subit et dont elle ne fait qu’infléchir le cours. C’est cette spontanéité qui nous relie au tout de l’être, nous impose pour ainsi dire une solidarité avec tout l’univers de la participation avant que nous puissions nous-même nous y inscrire. C’est ce que l’on peut exprimer en disant que nous sommes pris dans la nature et que nous avons nous-même une nature. Sans doute, cette nature peut être considérée comme exprimant le poids sur chacun de nous de tout le passé. L’important, c’est de voir qu’en contribuant à déterminer l’univers de la possibilité, elle ne nous permet plus de définir la liberté par l’indétermination pure, ni de considérer par conséquent l’avenir comme dépendant uniquement d’un choix entre toutes les possibilités qui s’offrent au regard de l’intelligence. Puisque l’avènement de l’individualité dans le monde suppose l’existence d’un corps qui soutient avec tous les autres modes de la participation des rapports d’interdépendance, c’est-à-dire occupe une place dans l’espace et dans le temps, il faut que les possibilités, après avoir été d’abord déterminées par leur relation mutuelle ou, ce qui revient au même, par leur relation avec notre seule intelligence, le soient maintenant par leur relation avec les moyens mêmes que notre nature nous fournit pour les actualiser.
Si nous considérons désormais notre activité de participation elle-même dans sa connexion avec la nature dont elle dispose avant de l’affronter aux possibilités qu’elle sera capable de réaliser, alors il s’établit entre cette activité incarnée dans une nature et les possibilités que l’intelligence lui propose une affinité qui transforme certaines de ces possibilités en puissances qu’il s’agira seulement de mettre en œuvre. Ce sont ces puissances que l’analyse introspective s’attache à découvrir à l’intérieur de nous-même. Elles ne sont pas seulement une limitation de toutes les possibilités que le passé nous permet de découvrir ; elles entent en quelque sorte ces possibilités sur les forces qui leur permettront de se réaliser. Elles les font entrer dans le jeu des actions naturelles, de manière à prolonger la ligne de direction de notre activité spontanée. Aussi, dès que la conscience intervient et que notre liberté commence à s’exercer, il appartient au moi de reconnaître ces puissances caractéristiques de notre nature individuelle, de les éclairer et de les diriger, de ne point se tromper sur elles, de ne pas croire qu’une puissance puisse nous suffire sans que la volonté la prenne en main pour la conduire, ni que la volonté puisse la mépriser et réussir par ses seules ressources à réaliser indifféremment toute possibilité qu’elle aura choisie.
De là on peut tirer sans doute cette règle fondamentale de la sagesse : qu’il s’agit d’abord pour chaque être d’être lui-même, que la participation ne lui permet pas de se créer absolument comme s’il était un esprit pur, qu’il doit d’abord accepter la situation où il est placé dans le monde et qui le fait tel et non pas autre et qu’enfin la liberté elle-même n’aurait aucun moyen de s’exercer, ni les libertés de se différencier les unes des autres, si chacune d’elles n’était pas inséparable d’une individualité qui lui a été pour ainsi dire confiée et dont on peut dire qu’elle apporte à chacun toutes les forces qu’il peut employer et toutes les tâches qu’il doit remplir.
Une telle analyse contribue à rétablir la solidarité entre l’avenir et le passé que l’opposition entre le possible et le réalisé semblait avoir rompue ; mais elle accuse en même temps l’impossibilité où nous sommes d’établir une dissociation entre les différents aspects de la participation, entre celle qui est déjà accomplie et celle qui doit l’être, entre la participation qui est un effet de la nature et celle qui est un effet de la volonté, entre celle que l’intelligence nous propose et celle qu’il nous appartient de produire. On voit du même coup à quel point le mot de puissance, dès que la volonté s’en empare, l’emporte sur celui de possibilité : la puissance, c’est la possibilité elle-même, mais dont nous disposons déjà ; si elle ne s’actualise pas, c’est parce que nous retenons son entrée en jeu ou que nous en choisissons le moment. Et c’est pour cela qu’elle paraît supérieure non point à l’acte, dont elle capte l’efficacité dans le temps, mais à l’action, puisque c’est elle qui l’engendre, et qu’elle contient en elle une multiplicité d’actions virtuelles qui la manifestent, sans l’altérer ni l’épuiser.