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En abordant maintenant l’étude des phases du temps nous parvenons au point central de notre entreprise. Car c’est de la forme d’existence que nous attribuerons au présent dans son rapport avec la forme d’existence que nous attribuerons au passé et à l’avenir que dépendront la signification de l’idée de temps et la justification même du titre que nous avons donné à cette œuvre en la nommant la Dialectique de l’Eternel Présent. D’autre part, nous aurons à distinguer des sens différents que l’on peut donner au mot présent et au mot instant et qui introduisent toujours la plus grande confusion dans une doctrine du temps.

I. Ambiguïté de la relation entre le présent et le temps

Le présent nous paraît presque toujours une des étapes du temps, celle précisément que nous opposons à l’avenir et au passé. Mais nous savons bien que cet avenir sera une fois du présent, que ce passé a été une fois du présent, et que, quand nous les considérons dans leur réalité propre d’avenir et de passé, ils n’ont de sens, il est vrai, que pour notre pensée, mais pour une pensée qui est elle-même une pensée présente. Ainsi leur caractère original en tant qu’avenir et en tant que passé provient précisément de la relation de la pensée présente avec une réalité présente, mais qui ne coïncide pas avec elle et dont on peut dire qu’elle est éventuelle ou abolie. Cette première description tend à nous montrer qu’au lieu de considérer le présent comme une étape du temps, il convient de se demander si le temps n’est pas lui-même une circulation qui s’établit entre des formes différentes du présent dont le caractère propre, c’est précisément de s’exclure.

L’opposition que nous avions établie au chapitre V entre la présence et l’absence ne vaut que pour la présence sensible et matérielle et nous avons remarqué déjà que celle-ci ne peut être niée que pour céder la place à une absence, qui est une autre présence, à savoir la présence de l’idée. (On peut parler, il est vrai, d’une absence de l’idée elle-même, non point d’ailleurs sans une certaine contradiction, car on ne peut pas dire qu’elle est absente sans la penser d’une certaine manière par une autre idée : mais cette idée de l’idée n’est sans doute rien de plus qu’un rapport de l’idée avec elle-même ou d’une idée moins déterminée à une idée plus déterminée.)

On aboutit donc à cette hypothèse que la suite de cette analyse doit confirmer : c’est qu’il y a deux sens du mot présent et que l’on peut tantôt considérer le présent comme une des phases du temps, celle précisément qui opère la séparation et la soudure entre le passé et l’avenir, et tantôt considérer ce présent plus vaste dans lequel le temps est contenu à son tour comme une relation entre les aspects différents qu’il est capable de revêtir. Il semble donc tantôt que c’est le présent qui est dans le temps et tantôt que c’est le temps qui est dans le présent. Il en est ici de la présence et de l’absence comme de ces couples de contraires dont nous avons parlé antérieurement (l’un et le multiple, l’activité et la passivité) qui sont tels que le second est la négation du premier et non inversement, de telle sorte que le premier reçoit deux sens différents dont l’un contient les deux termes du couple, dont l’autre est un des termes du couple qui se définit seulement par sa relation avec le second. Ainsi la présence, l’unité, l’activité constituent encore la réalité propre de ce que nous appelons absence, multiplicité et passivité et qui résulte de leur division, mais en évoquant une présence, une unité, une activité limitées et corrélatives, dont elles sont véritablement la négation. Ajoutons enfin qu’en voulant considérer le temps comme une suite de présences matérielles qui s’évincent l’une l’autre, on s’interdit de pouvoir affirmer qu’elles s’évincent en effet si on ne substitue pas en tout instant à chacune d’elles une présence pensée qui, par le contraste toujours nouveau qu’elle forme avec une autre présence donnée, constitue précisément ce que nous appelons l’ordre du temps.

Déjà nous pouvons dire que la théorie du temps fait éclater une opposition entre deux tendances tout à fait différentes : car il y a ceux qui n’admettent pas d’autre existence ni d’autre présence que celle du corps et pour qui le temps est une réalité ontologique dont le propre est d’anéantir tout ce qu’il a fait naître et ceux qui n’admettent pas d’autre existence, ni d’autre présence que celle que l’esprit se donne à lui-même, et qui considèrent le temps et le corps comme étant les instruments de son propre développement, de telle sorte que l’esprit, qui rejette l’instrument dès qu’il a servi, ne peut se passer de lui pourtant dans aucune de ses acquisitions.

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