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Peut-être acceptera-t-on cette conception purement idéologique du temps et d’une genèse dans le temps en ce qui concerne notre moi lui-même. Car on ne voudra pas le réduire au présent du corps et l’on admettra facilement que ce corps auquel on ne veut pas le réduire soit pourtant l’instrument par lequel le moi réalise sa propre possibilité. Toutefois il y a un devenir du corps lui-même, et il n’y a pas d’objet qui ne soit pris lui-même de quelque manière dans le devenir. On ne se contentera donc pas de cette argumentation générale qui consisterait à dire que, si toute genèse est la genèse de la conscience par elle-même, elle entraîne dans le devenir qu’elle a ainsi produit à la fois la vie qui la supporte et qui la limite, et tous les objets par lesquels sa passivité se manifeste, mais qu’elle est seulement capable de connaître et non pas de créer. On considérera tour à tour l’exemple d’un germe qui se développe et d’un mouvement qui parcourt tour à tour une série de positions. En ce qui concerne le germe d’abord, si l’on suppose qu’il contient déjà en lui un avenir pour ainsi dire préformé, même en admettant qu’il ne s’actualise que par le concours des circonstances, on abolit pourtant l’idée de son développement propre. Dira-t-on que tout se passe comme s’il prévoyait lui-même ce développement et le réalisait à la manière d’un somnambule ? C’est introduire une finalité aveugle qui est une hypothèse gratuite et presque incompréhensible, bien que l’on sente passer dans une telle image comme une ombre de la vérité. Car cet avenir n’est en effet qu’une idée : c’est un possible qui peut servir à définir les genres de l’histoire naturelle et qui ne se réalise que dans des individus. Mais deux difficultés alors nous arrêtent : car cette idée n’est pas consciente, du moins dans l’être en qui elle viendra s’incarner. Cependant si, en lui, elle est pour ainsi dire latente, il ne faut pas oublier qu’il y a une solidarité de la nature entière et que, là où la conscience se réalise sous sa forme la plus haute et la plus parfaite, se trouvent impliquées toutes les idées subordonnées qui sont la condition de son ascension et dont nous avons montré qu’aucune d’elles ne peut être elle-même immobilisée, comme le concept, dans les termes d’une définition, puisqu’elle ne se distingue de toutes les autres que par la perspective même qu’elle nous donne sur l’absolu. La seconde difficulté porte sur l’existence même d’un germe où l’avenir semble déjà préfiguré et qui exclut ce caractère de possibilité ambiguë sans lequel une liberté est incapable de s’exercer et de donner par conséquent à l’avenir sa signification véritable ; celui-ci possède alors, en effet, un caractère de nécessité qui l’assimile au passé. Mais on ne saurait dissocier la vie elle-même de la conscience dont elle est le véhicule. Le germe contient en lui, il est vrai, la totalité d’un certain passé et oblige ce passé à recommencer toujours : c’est pour cela que nous pensons pouvoir lire en lui un avenir qu’il semble commander ; en lui le cycle temporel que nous avons décrit au paragraphe VI du présent chapitre trouve une sorte de figuration élémentaire. Mais l’avenir et le passé ne reçoivent leur sens véritable que dans l’acte libre, dont ils expriment pour ainsi dire la forme divisée ; et le développement du germe traduit, dans la liberté elle-même, cette condition limitative sans laquelle elle n’aurait pas besoin du temps pour s’exercer et qui la compose toujours avec la nécessité.

Au plus bas degré, nous trouvons le mouvement qu’il est plus difficile, semble-t-il, de réduire à une genèse idéologique. Mais c’est sans doute que je puis considérer le mouvement tantôt dans l’abstrait ou comme un événement que j’observe et qui a un caractère purement extérieur et phénoménal, tantôt comme un mouvement que je fais et dans lequel je dois retrouver la forme visible des opérations que j’accomplis et par lesquelles je me réalise. Dans tous les mouvements que je considère en eux-mêmes, indépendamment d’une intention qui les produit, je ne trouve que la trace d’un acte de l’esprit, isolée de cet acte même. Puis-je dire pourtant que je réussis tout à fait à les séparer ? Le mouvement, il est vrai, n’est encore un mouvement que par l’acte de la mémoire qui relie la position occupée par le mobile aux positions qu’il a déjà parcourues. Et il est naturel alors, puisque je le considère indépendamment de toute volonté qui le détermine, que je puisse ne le connaître que dans son passé. Il est dépouillé de finalité ; c’est un passé qui n’a jamais été pour moi un avenir, bien que je ne puisse évoquer la simple idée de la direction du mouvement, et encore moins parler d’une force qui le produit, sans réintégrer ainsi le schéma commun de toutes les genèses, à savoir une conversion de l’avenir en passé et une idée qui par elle se réalise. C’est qu’aucune pensée ne peut manquer de se retrouver dans chacune de ses représentations objectives, le même acte par lequel, en les constituant, elle se constitue aussi elle-même.

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