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On n’oubliera pas pourtant que, dans cette possession de l’idée par l’esprit, celui-ci ne cesse pas d’agir, son activité s’accomplit seulement d’une manière plus pleine et plus parfaite. En ce sens, de même que le temps ne peut pas être considéré comme se dénouant pour ainsi dire à jamais dans le passé, mais que ce passé même fournit toujours à l’avenir la matière et l’élan qui le renouvelle, de telle sorte que le propre du temps, c’est d’être toujours renaissant, ainsi l’idée n’acquiert pas une forme désormais immuable une fois qu’après avoir subi l’épreuve de l’expérience, elle s’est pour ainsi dire dématérialisée : au contraire on peut dire qu’elle nous découvre encore de nouvelles possibilités ; elle fait donc renaître indéfiniment le cycle qui nous oblige à la réaliser à nouveau sans jamais parvenir pourtant à épuiser sa richesse. Chacun d’entre nous dans sa vie de tous les jours, à chaque instant et dans chaque pensée, entreprend toujours de réaliser la même idée : c’est comme s’il cherchait à en faire une réalité que tout le monde comme lui pourra toucher et saisir. Mais cette réalité ne le satisfait jamais, car c’est l’idée qui est le but et la réalité le moyen. L’idée la dépasse toujours, et à travers cette réalité toujours insuffisante et qui ne cesse de s’abolir, c’est l’idée même qu’il vise qui renouvelle le mouvement de son esprit, qui constitue sa vie et son essence même.

Dès lors, il ne faut pas s’étonner que le temps ait toujours paru aux Anciens avoir un caractère cyclique et que les modernes se soient laissé séduire souvent par cette conception traditionnelle. Mais elle était destinée seulement à nous permettre d’échapper à l’indétermination du temps unilinéaire et d’embrasser, dans l’unité d’une représentation, la totalité idéale de son développement, auquel son recommencement ajoutait un caractère d’éternité. Cependant, l’éternité n’est pas, comme on le croit, comparable à l’identité et à l’immobilité d’une chose, ni à un cycle qui toujours recommence, mais plutôt à une source toujours jaillissante et dont les eaux ne se perdent jamais. Or, le temps lui-même n’est pas la négation de l’éternité : il en est l’image et la forme manifestée. En lui l’avenir et le passé ne cessent de s’opposer ; et si l’on pouvait penser que le passé s’accroît sans cesse au détriment de l’avenir, cela serait vrai du temps de notre vie, mais non point du temps considéré dans sa totalité. Car il n’y a pas de passé qui ne suscite un avenir nouveau où tout le passé est remis en question et s’enrichit lui-même indéfiniment. Si l’on pouvait considérer l’acte pur indépendamment de cette dissociation de l’avenir et du passé sur laquelle se fonde tout acte de participation, on trouverait en lui l’essence commune de tout ce qui se répartira ensuite pour nous selon ces deux versants du temps. Mais au cours de ce va-et-vient, du flux et du reflux de cette mer d’éternité, c’est notre vie elle-même qui ne cesse de se faire. Il ne faut pas s’étonner que chacune de nos opérations spirituelles, c’est-à-dire chacune de nos idées, en participe, qu’elle ne puisse jamais achever de prendre forme, mais qu’elle oscille entre une possibilité et une possession sans que cette possibilité soit jamais entièrement révélée, sans que cette possession soit jamais entièrement obtenue.

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