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Cependant, il ne suffit pas d’avoir suivi Kant dans la distinction de l’intuition et du concept, sinon dans l’application qu’il en fait au temps, et d’avoir montré que le temps où nous vivons est un temps qui ne peut être appréhendé que par une intuition ou qui n’est que la réalisation de ce temps conceptuel commun à toutes les consciences et qui fait qu’en raison de la participation même qui les définit, il faut qu’il y ait un temps dans lequel elles vivent toutes. Mais lorsque Kant défend le caractère intuitif du temps, il veut nous montrer que le temps est unique et que les temps particuliers le divisent, au lieu qu’il soit, pour ainsi dire, contenu en eux, comme s’il était un concept. Non pas que Kant entende ici par temps particuliers les temps propres des différentes consciences, mais seulement toutes les divisions que l’on pourra faire à l’intérieur d’une intuition unique du temps pur. Or, une telle indication est instructive et mérite d’être retenue et élargie. Elle nous permet alors de passer du concept du temps à l’idée de temps. Déjà on peut concevoir que la participation ne soit plus considérée comme une forme abstraite qui recevrait seulement un contenu réel dans des actes individuels de participation : car elle est en droit infiniment plus riche que tout acte qui l’exprime. Elle évoque tout le participable, c’est-à-dire non pas un être de raison, mais l’être absolu lui-même en tant qu’il offre une matière infinie à toute participation possible. Dans cet infini du participable, le temps se trouve impliqué non pas comme un temps abstrait que les temps particuliers concrétisent, mais comme un temps plein et surabondant dont les temps particuliers n’expriment jamais qu’un aspect divisé. Au delà du concept du temps obtenu par un appauvrissement et une sorte d’exténuation de tous les temps dont nous avons l’expérience, il y a une idée du temps qui est plus riche que chacun d’eux et qu’eux tous et dans lequel chacun d’eux trace pour ainsi dire la perspective qui lui est propre : le concept du temps en garde l’unité, mais la vide de tout contenu. Ainsi il y a sans doute un temps intelligible, sur lequel prennent vue toutes les formes possibles de la succession, comme il y a une étendue intelligible, sur laquelle prennent vue toutes les formes possibles de la juxtaposition.

Mais il semble dès lors que le temps est moins une idée particulière que la forme commune de toutes les idées, non seulement parce qu’il réunit en lui l’universalité du concept à l’individualité de l’intuition, mais encore parce que le temps est comme l’idée d’une genèse spirituelle et que c’est en lui et par lui que toute genèse spirituelle s’accomplit. L’idée en effet n’est point un objet concret ni abstrait de la pensée : elle est un acte vivant de l’esprit. Or, nous savons bien que cet acte vivant n’est d’abord pour nous qu’une possibilité pure, mais qu’il y a dans cette possibilité une puissance de réalisation qui s’exprime par la production des choses particulières, et devient le principe interne qui les anime et les explique. Cela est trop évident en ce qui concerne toutes les idées qui président aux œuvres soit de la technique, soit de l’art. Dans la technique et dans l’art, il semble que la création soit mise à notre portée et que nous y participions selon nos propres ressources. Dans la technique, nous ne gardons de l’idée que son universalité ; elle se réduit au concept ; les ouvrages qu’elle produit sont tous identiques les uns aux autres et ne s’individualisent que par leur matière. Dans l’art, l’idée devient l’opposé du concept ; elle est qualifiée d’intuitive parce qu’il y a en elle une infinité incirconscrite et inépuisable que l’artiste essaie de suggérer dans les limites du tableau ou du poème. Dans toutes les productions de la nature nous cherchons aussi une idée qui se réalise, mais cette idée nous demeure en quelque sorte extérieure ; nous parvenons seulement à l’imaginer plutôt qu’à l’appréhender, parce que l’appréhender ce serait l’assumer, ce serait devenir l’être même qu’elle fait être. Le technicien et l’artiste réussissent cependant à la mettre en œuvre, mais le premier dans des mécanismes qui se répètent et sont dépourvus d’individualité et de vie, et le second dans des images qui évoquent la réalité, mais n’en tiennent pas lieu.

Du moins faut-il mettre à part l’idée de l’homme et, en chaque homme, l’idée de tel homme qu’il s’agit précisément pour lui de découvrir et d’incarner. Or, ce sera là la tâche de sa vie tout entière. Chacun de nous cherche ce qu’il est pour le devenir. Le temps, c’est le moyen qui nous a été donné pour trouver et pour réaliser notre essence. Il s’agit bien sans doute de notre essence individuelle ; mais nous ne pouvons pas la réaliser sans réaliser du même coup toutes ses implications. Pour être tel homme, il faut être homme et c’est à nous de tirer de l’idée de l’homme tout ce qui est à notre mesure. Nul individu n’actualise toutes les possibilités enfermées dans l’idée de l’homme : à mesure que nous nous élevons davantage, elles s’agrandissent et se multiplient. Mais l’idée de l’homme emporte avec elle toutes les autres idées qui deviennent peu à peu nôtres, qui fournissent toujours un nouvel aliment à notre connaissance et à notre volonté et qui accroissent ainsi notre responsabilité jusqu’aux dimensions de la nature tout entière et du développement spirituel qu’elle est elle-même destinée à soutenir.

Or, nous disons du temps qu’il est la forme commune de toutes les idées, précisément parce qu’on ne peut le penser que comme une possibilité qui se réalise. Seulement, cette réalisation elle-même affecte un certain caractère d’ambiguïté. Car le propre de l’idée n’est pas seulement de s’incarner dans un présent matériel, où elle semble délivrée à la fois de son indétermination et de sa subjectivité, et de prendre place dans une expérience qui est celle de tous. Cette incarnation n’est elle-même qu’une étape. Et le propre de l’esprit, c’est aussi bien d’incarner la possibilité que de désincarner la réalité où elle est venue prendre corps. Il est vrai qu’il ne retrouve plus alors la possibilité primitive : elle a subi une épreuve qui la détermine à la fois et qui la transfigure. Il semble alors que l’esprit ne prenne possession de l’idée qu’après qu’elle a traversé l’expérience matérielle et qu’elle s’en est dépouillée. Il n’y a pas une seule de nos idées qui ne soit astreinte ainsi à se définir elle-même au contact même des choses : nous savons bien qu’elle acquiert alors un visage nouveau, qu’elle nous découvre alors seulement son essence qui n’était jusque-là que supposée et ébauchée. C’était d’abord comme une participation intentionnelle ou en projet, qui ne dépassait pas les limites de notre conscience subjective, mais à laquelle la réalité, en tant précisément qu’elle la surpasse, apporte un contenu qui l’achève et qui la confirme. On voit donc comment le temps peut être considéré comme l’idée fondamentale dont toutes les autres dépendent ou comme la forme commune de toutes les idées particulières : il est idée puisqu’il n’a d’existence que dans l’esprit ; mais il peut être nommé l’idée fondamentale puisqu’il est l’opération même de l’esprit, considérée dans sa forme pure ; et toutes les autres idées la supposent et la spécifient par la découverte d’une possibilité particulière astreinte à s’incarner pour que l’esprit puisse l’actualiser et la posséder.

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