Il reste maintenant à donner une forme plus précise à la relation de l’esprit et de l’idée. Car le temps est le moyen commun par lequel l’esprit et l’idée se réalisent à la fois. Mais on peut concevoir le rapport de l’idée et de l’esprit de deux manières différentes. Car nous pouvons dire que l’idée n’est rien de plus qu’une opération de l’esprit de telle sorte qu’elle est subordonnée à l’esprit bien qu’elle en exprime l’essence ; et nous pouvons dire aussi que l’esprit ne se réalise pourtant que grâce à sa participation à l’idée qu’il ne parvient jamais à circonscrire et dont l’infinité lui échappe toujours.
Mais une telle difficulté ne peut être élucidée que par une analyse plus précise de la participation elle-même : car les idées ne sont pas seulement l’objet de la participation, elles en sont aussi l’effet ; autrement, elles ne pourraient être distinguées ni les unes des autres, ni de l’acte pur. Seulement, si elles trouvent leur origine dans l’acte pur, c’est, si l’on peut dire, en tant qu’il est participable et non point en tant qu’il est participé. La réalité de la participation est en quelque sorte donnée dans l’expérience fondamentale par laquelle nous découvrons dans l’Etre, l’être qui est le nôtre : mais cette activité de participation, qui me permet de dire moi, ne peut s’exercer que par une multiplicité d’opérations différentes qui expriment la diversité même de mes relations avec le tout de l’être qui me dépasse et avec lequel je ne cesse pourtant de communiquer. Chacune de ces opérations est elle-même une idée, mais cette idée ne peut pas être réduite à l’opération, ou du moins cette opération s’enrichit indéfiniment dans une confrontation toujours renouvelée entre sa possibilité et l’expérience qui l’actualise. Or, l’idée, c’est aussi le fondement de cet enrichissement sans limites, et l’on peut penser que c’est sous cet aspect que Platon avait considéré l’idée, ce qui avait permis en un sens de l’objectiver et de lui subordonner l’activité même de l’esprit. C’est contre cette tendance que les modernes ont réagi avec le plus de force. Toutefois il était impossible que Platon lui-même pût dissocier l’idée de l’esprit qui la pense. Seulement, il ne faut pas oublier que notre esprit individuel n’achève jamais de la penser, car elle naît d’une activité de participation, dont le propre est de créer pour chacune de ses démarches une perspective sur le tout de l’Etre, qui contient en elle infiniment plus que l’esprit ne parviendra jamais à en embrasser. C’est pour cela que l’on peut dire à la fois que chaque idée, considérée en tant qu’elle est pensée, est elle-même insuffisante et appelle toutes les autres idées pour la compléter et la soutenir et qu’il y a pourtant en elle une totalité en puissance, de telle sorte que les idées ne diffèrent entre elles que par le repère ou le centre d’orientation qu’elles supposent pour s’expliciter. Dès lors, il est également vrai que l’idée n’a d’existence que celle de l’esprit qui l’engendre par son opération et pourtant que l’esprit lui-même tient son existence de l’idée qui le nourrit et qu’il n’aura jamais achevé de rendre tout à fait sienne. La vie de l’esprit consiste dans le rapport qu’il cherche à établir entre ces deux acceptions différentes du mot idée, entre l’idée qui n’est rien de plus que son opération et l’idée qui fonde cette opération et qui l’achève. L’écart qui les sépare mesure la distance non pas, à vrai dire, entre l’acte pur et l’acte de participation, mais plus exactement entre l’acte pur en tant qu’il s’offre tout entier à la participation dans chacune des perspectives que l’on peut prendre sur lui, et l’opération actuelle par laquelle à chaque instant une de ces perspectives se réalise.
La participation est donc créatrice de l’idée puisqu’elle est créatrice de la perspective même sous laquelle le tout de l’être est actuellement considéré. Et il y a une infinité d’idées comme il y a sur l’être une infinité de perspectives différentes. Rien de plus aisé à comprendre que chacune d’elles ne soit pour nous d’abord qu’une possibilité, et c’est même à la possibilité que l’on réduit souvent la réalité de l’idée ; mais cette possibilité, qui est l’être pensé, ne reçoit un contenu que par sa rencontre avec l’être donné ; elle acquiert alors une forme qui la détermine, sans que cette détermination puisse être considérée jamais comme terminée, puisque, dans toutes les perspectives que l’on peut prendre sur lui, l’être est partout présent tout entier. C’est en tant que l’idée est possibilité pure qu’elle montre le mieux sa dépendance à l’égard de l’activité de l’esprit ; mais, dès que cette possibilité a traversé le donné pour s’actualiser, alors il semble que l’esprit reçoit l’idée plus encore qu’il ne la fait. C’est à ce moment-là que les idées, comme le voulait Malebranche, semblent s’imposer à moi, malgré moi : non point sans réserves toutefois ; car ce donné, l’esprit le fait sien et il suffit que ce donné s’évanouisse et que l’idée ainsi enrichie ne tienne plus son existence que de la pensée pour que l’esprit retrouve en elle le miroir des opérations que, sans ce secours extérieur, il n’aurait pas eu la force d’accomplir.
Si, par une sorte de paradoxe, on pouvait considérer l’idée dans sa pureté, abstraction faite de l’esprit qui la fait être, c’est-à-dire qui en fait une vue perspective sur la totalité de l’être, il faudrait la définir tout à la fois par cette activité encore indéterminée qui permet de l’identifier avec une possibilité pure et par ce contenu qu’elle reçoit quand elle s’est elle-même actualisée ou accomplie. C’est dire qu’elle est un acte qui se donne à lui-même son propre contenu. Mais cet acte, l’esprit ne peut l’accomplir que dans le temps : ce qui produit une dissociation entre l’avenir de sa possibilité et le passé de son accomplissement, la présence du monde étant à la fois l’écran qui les sépare et la médiation qui les unit. Cette dissociation est donc l’œuvre de la participation, mais d’une participation qui montre à la fois qu’elle est inséparable de l’acte pur et qu’elle est assujettie à recevoir un contenu, par le seul effet de la limitation qui la réalise.
Cette analyse permet de comprendre l’embarras éprouvé par Platon lorsqu’il s’interrogeait sur les rapports de l’être et de l’idée et voulait que l’âme participât de l’idée sans être elle-même une idée. Mais il est impossible de séparer l’idée elle-même de l’acte de participation par lequel elle se fait elle-même ce qu’elle est. La participation est toujours en chemin. Elle ne trouve pas dans l’idée une sorte de terme dernier dont elle n’aurait ensuite qu’à procéder. L’idée est engagée dans le jeu. Elle ne semble être un degré immobile de la participation que parce qu’on en fait un absolu et non pas une perspective sur l’absolu, dans laquelle l’absolu même se trouve enveloppé. Aussi y a-t-il une activité immanente à l’idée et que le rôle de l’âme est précisément d’assumer. C’est pour cela que, de même que toutes les idées sont solidaires dans la même âme comme autant de possibles qui lui sont offerts pour qu’en les réalisant elle se réalise, toutes les âmes aussi sont solidaires les unes des autres dans l’unité du même esprit. Pour que la théorie des idées ne devienne pas une théorie de la possibilité pure, il faut qu’elles entrent dans le temps où, en s’actualisant, elles actualisent l’âme même qui les pense.