On comprend maintenant les caractères que nous avons reconnus au temps dans le paragraphe IX du chapitre III, lorsque nous avons montré que le temps est individuel, puisqu’il est le moyen par lequel chaque individu se réalise lui-même dans le rapport qu’il établit entre son être possible et son être accompli, et qu’il est aussi universel, puisqu’il est le moyen commun par lequel tout être individuel, en tant qu’il est un être individuel et non pas tel être individuel, constitue précisément l’essence qui lui est propre. De même, la participation est une loi qui est la même pour toutes les consciences, bien que chaque conscience lui donne une forme et un contenu qui ne valent que pour elle seule. Ainsi naît le concept qui convient à tous les membres de l’espèce et se réalise en chacun d’eux d’une manière qui n’est jamais la même.
Cependant, on s’étonnera qu’il puisse en être ainsi du temps que l’on considère trop souvent non pas comme un produit de l’activité même de l’esprit, mais comme une condition toute faite qui s’impose à lui soit du dehors, soit du dedans. Or, selon qu’on le considère dans une perspective logique ou proprement psychologique, il affectera une forme soit universelle, soit individuelle. Car le temps n’est rien sans l’acte même qui le met en œuvre. Il n’est ni une chose que nous serions obligés de subir, ni un cadre dans lequel il nous faudrait entrer, ni même une loi à laquelle nous serions contraints d’obéir. Il n’est rien de plus que cette fonction essentielle de l’esprit et que l’on pourrait appeler la fonction temporalisante par laquelle l’esprit qui se crée lui-même met dans le temps non point proprement les objets de son expérience, ce qui n’est qu’un effet dérivé et secondaire de son opération fondamentale, mais cette opération elle-même dont il faut dire qu’elle surmonte le temps à mesure qu’elle le crée. Tel est sans doute le sens profond de la doctrine kantienne du temps. Cette doctrine dont nous avons montré qu’elle avait produit l’admirable analyse du schématisme, n’avait péché sans doute que par cet excès de symétrie qui faisait du temps la condition de l’expérience interne, comme l’espace était la condition de l’expérience externe, et nous astreignait à considérer l’expérience interne non pas comme le développement d’une activité, mais comme une suite d’états et de phénomènes. Or l’expérience interne ainsi définie n’existe pas ou n’est qu’un décalque de l’expérience externe. Et l’ascendant qu’on ne peut refuser d’attribuer à l’expérience interne sur l’expérience externe suffit à montrer que tout objet externe est d’abord une perception interne, ou que le temps enveloppe l’espace, et non réciproquement. Mais cela n’est possible qu’à condition d’engager dans le temps l’activité même du sujet, et non pas seulement ses états. L’espace est requis pour que nous puissions penser le temps et établir entre le passé et l’avenir la coupure du présent. Mais tout ce qui est dans l’espace est purement phénoménal. Au lieu que c’est dans le temps que le sujet même agit, qu’il découvre sa propre possibilité et qu’il l’accomplit. La théorie du temps a toujours été compromise par le parallélisme qu’on a voulu établir entre l’espace et le temps, comme entre le monde externe et le monde interne, alors qu’ils ne sont pas dans l’existence au même niveau, qu’il faut nécessairement les subordonner l’un à l’autre et définir le temps comme le moyen par lequel nous nous donnons à nous-même un être de participation, au lieu que l’espace est le moyen par lequel nous mettons en rapport avec nous tout l’être qui nous dépasse, et qui ne peut se découvrir à nous que sous la forme d’une représentation et d’une apparence.
Mais il n’y a pas à proprement parler de représentation du temps. Et on le voit bien dans l’embarras que l’on éprouve quand on se demande s’il est une intuition ou un concept. La distinction qui s’appliquait si bien à tout objet, selon qu’il était appréhendé dans sa réalité proprement individuelle ou dans ce caractère qu’il a en commun avec tous les objets de son espèce rencontre des difficultés propres en ce qui concerne le temps qui ne peut jamais être pensé comme un objet, mais seulement comme l’activité même du sujet saisie dans son exercice pur. Or Kant ne croyait pas qu’une telle activité pût être elle-même l’objet d’aucune intuition, ni même d’aucune conscience. Il ne réussissait donc à parler d’une intuition « pure » du temps que par une sorte de paradoxe, car il ne pouvait y avoir pour lui d’autre intuition que les intuitions sensibles. Mais l’acte générateur du temps dans une conscience particulière qui le pense et qui l’engendre à la fois, n’est-il pas l’objet d’une intuition pour elle, du moins s’il est vrai qu’il n’y a d’intuition au sens plein du mot qu’une intuition sans objet, celle précisément d’une opération de l’esprit qu’il est impossible de distinguer de la conscience qu’il en a, au lieu que la coïncidence de cette opération et d’un objet quelconque est toujours précaire et inadéquate ? Alors le temps est bien une intuition parce qu’il est cette opération elle-même en train de s’accomplir. Elle est, il est vrai, accomplie par un individu. Seulement elle suppose des conditions générales qui la rendent possible et qui sont les mêmes pour tous les individus. Ce sont elles qui forment ce que l’on pourrait appeler le concept du temps. Et ce qu’il y a de pur dans l’intuition kantienne du temps est sans doute la marque du concept en tant qu’il vient s’investir dans l’intuition individuelle. Cette préoccupation de rejoindre le concept et l’intuition n’est pas absente elle-même de la doctrine si l’on songe qu’en faisant du temps une intuition pure, Kant n’a pas pu renoncer à en faire aussi la condition de toute intuition empirique, et par conséquent, la forme nécessaire de toute expérience possible. Mais une telle assertion était seulement l’effet d’une induction ou de l’impuissance de l’imagination à obtenir une représentation figurée du temps. Au contraire, nous avons essayé de dériver l’universalité du temps des conditions mêmes de la participation et de cette actualisation d’une possibilité par laquelle chaque être se fait lui-même ce qu’il est. Il n’y a alors aucune difficulté à faire du temps un concept universel qui reçoit une réalisation intuitive dans l’expérience concrète de chaque conscience. La distinction du moi transcendantal et du moi empirique aurait permis à Kant d’opérer la même synthèse s’il avait consenti à faire du temps plus qu’une forme, à savoir la mise en œuvre de mon activité elle-même considérée indivisiblement comme l’activité de tout être fini en général et comme l’activité de mon être particulier.
Alors, on ne trouverait plus de difficulté à admettre un temps commun à toutes les consciences (dont il est naturel que le mouvement soit la mesure, puisque le mouvement introduit le temps dans l’expérience externe qui en droit est la même pour tous) et un temps propre à chacune d’elles dont il ne faut pas dire qu’il a un caractère illusoire, mais qu’il achève de donner à l’autre sa réalité concrète et plénière. Car c’est au niveau de la conscience particulière que l’esprit s’accomplit. On voit donc à quel point il est superficiel de vouloir réduire le caractère individuel du temps à l’appréciation différente de sa vitesse selon le contenu qui le remplit, comme il arrive dans ces expressions, que le temps passe vite, ou qu’il passe lentement : car c’est la manière même dont nous disposons du temps, c’est-à-dire la manière dont il se réalise qui change d’une conscience à l’autre sous cette condition générale de la distinction entre l’avant et l’après que toutes les consciences doivent également reconnaître. Et c’est une pure métaphore de dire que le temps n’a pas la même vitesse pour toutes, car il n’a pas de vitesse, mais seulement les corps qui se meuvent dans l’espace : et comme nous empruntons l’idée que nous nous faisons du temps commun à une vitesse que nous supposons uniforme parce que nous ne voyons pas de raison pour laquelle elle pourrait varier, il est naturel que nous imaginions le temps lui-même comme un courant dont la vitesse ne serait pas la même pour des individus différents.