Aller au contenu

Que le temps ne soit pas une chose, mais seulement une relation, c’est une conséquence immédiate de l’hétérogénéité de ses termes successifs. On sait bien qu’il serait contradictoire d’en faire une chose ou un objet. Ce serait non pas seulement l’immobiliser, mais encore lui attribuer certains caractères par lesquels il se distinguerait comme un objet de tous les autres objets. Or il est la condition commune non pas précisément de l’objectivité (ce qui est la fonction propre de l’espace) ni même, comme on le croit, du devenir des objets, car le propre de l’objet comme objet, c’est d’être toujours donné, c’est-à-dire présent, mais de l’expérience même que nous avons de l’objectivité en tant qu’elle-même est la condition du devenir de notre propre subjectivité. En ce sens Kant a eu profondément raison de faire du temps la condition de l’expérience interne ; seulement il ne fallait pas considérer l’expérience interne comme faite seulement d’états qui se succèdent dans le temps, à la manière dont les objets de l’expérience externe se juxtaposent dans l’espace. Il fallait considérer le temps comme exprimant la loi selon laquelle notre personnalité elle-même se constitue ; alors une objectivité perpétuellement muable devait apparaître comme la condition et l’effet de notre propre devenir dans le temps ; car sans elle notre personnalité ne pourrait pas s’incarner et par conséquent sortir des limites de la possibilité et conquérir la place qu’elle mérite dans le tout de l’univers matériel et spirituel. Dès lors, il n’y a pas à proprement parler de devenir des objets ; il n’y a de devenir que du sujet qui entraîne dans son propre devenir les apparences changeantes à travers lesquelles il s’exprime et se réalise. En tant qu’apparences ou qu’objets, elles n’ont aucun devenir qui leur appartienne : car on ne peut plus dire qu’elles expriment la transformation d’une possibilité en souvenir puisque cette possibilité, ce souvenir n’ont de sens qu’à l’égard de la conscience même du sujet pour qui elles sont les étapes qu’il parcourt successivement. Mais le temps n’est rien que le moyen par lequel celles-ci s’accomplissent et il disparaît dès qu’il a servi. Pour qu’il y eût un temps de l’objet, il faudrait que l’objet eût une vie intérieure par laquelle il deviendrait capable de se réaliser sans nous ; mais alors c’est au delà et en deçà de son objectivité propre qu’il prendrait la forme soit d’une possibilité, soit d’un souvenir. En résumé, le temps ne peut pas être considéré comme l’ordre objectif dans lequel l’univers tout entier est pris et nous-même avec lui. Il est seulement la condition de possibilité de notre expérience subjective que nous imposons par voie de conséquence à l’univers dans la mesure où il est, si l’on veut, un moment de la constitution d’une telle expérience.

Mais c’est la considération de l’hétérogénéité des moments du temps, beaucoup mieux que la considération de l’ordre de leur succession, qui démontre que le temps est une relation. Car non seulement il n’y aurait aucune unité du temps, si le temps n’était pas une relation entre ses moments successifs, mais encore il faut dire que l’avenir et le passé, étant hétérogènes l’un à l’autre et tous les deux au présent, n’ont jamais d’existence l’un et l’autre que par et pour la pensée : et ils ne sont rien en dehors de la relation qu’ils ont l’un avec l’autre à l’intérieur de notre pensée elle-même, qui seule est capable de les convertir l’un dans l’autre. C’est parce que le temps ne peut pas être dissocié de l’absence, qui nie la présence, mais la précède ou la suit, que le temps ne peut rien être de plus en nous qu’une relation, car il n’y a qu’une relation qui puisse nous représenter un objet dont la présence n’est pas donnée. En réalité l’idée du temps réside moins dans le contraste de l’objet présent et de l’objet absent que dans le contraste entre deux formes différentes de l’absence dont nous savons qu’elles se transmuent l’une dans l’autre, mais qui sont telles que cette transmutation n’est possible que par la présence qui les sépare et qui les relie.

Ce présent toujours nouveau et toujours périssable, on dira qu’il entre lui-même dans un temps où il n’y a que des présences qui ne cessent de s’évincer les unes les autres. Mais dans une telle conception, on néglige l’absence sans laquelle le temps ne pourrait pas être conçu et même qui lui a donné naissance, s’il est vrai que c’est la réflexion seulement qui distingue l’absence de la présence et les deux espèces de l’absence. Il ne suffit pas en effet de dire que, dans la suite de présences par laquelle on prétend définir le temps, chaque instant dont la présence est affirmée est aussi la négation de tous les autres et l’affirmation de leur absence. Car cette absence n’a de sens que pour moi, ce qui veut dire qu’elle est une présence subjective qui s’oppose à la présence objective, soit qu’elle ne m’ait point encore été donnée, soit qu’elle m’ait déjà quitté.

Toutefois, bien que le temps ne puisse être connu que par le passage du possible au souvenir, il n’est pas nécessaire qu’un tel passage soit actualisé par la conscience pour que l’on puisse parler du temps. Car, de même que, lorsqu’on parle de l’objet qui n’a de sens que pour le sujet, on entend par là non pas seulement tout objet qui peut être saisi dans une expérience actuelle, mais encore tout objet qui peut être saisi dans une expérience éventuelle, c’est-à-dire qui est en accord avec les lois générales de l’objectivité, de même le temps ne se réduit pas à la conversion de l’attendu en accompli, telle qu’elle est réalisée par ma conscience, mais il enveloppe toute conversion de ce genre qui pourrait être réalisée par une autre conscience que la mienne. Il est lui aussi la loi qui gouverne la totalité du réel en tant que son devenir pourrait être inscrit dans une conscience possible. De telle sorte que la possibilité, définie comme l’être lui-même considéré dans son avenir, contient en elle toutes les conditions qui permettent l’actualisation d’un objet nouveau, d’une conscience nouvelle et, si l’on peut dire, d’un temps nouveau qui est le temps de telle conscience et de tel objet. Ici encore on voit comment la possibilité devance l’actualité, ou réside plutôt dans une analyse de l’Etre qui, pour s’offrir à la participation, se divise, par l’intermédiaire du temps, en une pluralité infinie d’aspects et de moments où s’exprime chacune des étapes par lesquelles se constituent toutes les essences individuelles.

Cela suffit pour montrer deux choses :

Que la relation n’est elle-même qu’un mode abstrait et dérivé de la participation. Car c’est parce que chaque être particulier puise dans le tout ce qui le fait être par un acte qu’il dépend de lui d’accomplir que, non seulement toutes les formes de l’être participé, mais toutes ses formes participables sont nécessairement liées les unes aux autres, de telle sorte que le lien qui les unit n’exprime rien de plus que l’unité même de l’être qui est la source de toute participation. Bien plus, on comprendra facilement qu’il y ait une multiplicité de relations possibles, mais qui apparaîtront toutes comme formant un système ou plus simplement comme exprimant le moyen même par lequel la participation se réalise : le temps, l’espace, le nombre, la causalité, la finalité, telles sont les relations que la participation nous oblige à introduire soit, en nous-même, entre les étapes de l’acte imparfait qui nous fait être, soit, dans ce qui le surpasse et qui pourtant nous est donné, entre les éléments de l’extériorité phénoménale, soit, d’une manière tout à fait générale, entre les différents aspects de la diversité abstraite, sérielle, et plurisérielle.

2° Mais si toute relation a son origine dans la participation, on ne s’étonnera pas non plus que la forme primitive de toutes les relations impliquées par elle et dont elles peuvent être dérivées soit la relation temporelle. De fait, le temps est l’essence même de la relation et toutes les relations particulières n’en sont que la forme spécialisée par la matière même à laquelle elle s’applique. La juxtaposition des parties dans l’espace, la numération, le rapport de la cause et de l’effet ou du moyen et de la fin sont des formes différentes de la relation temporelle dans lesquelles, au lieu de la considérer dans sa pureté, on est attentif à ses modes de réalisation. D’une manière plus générale, l’expression « mise en relation » traduit la fonction essentielle du temps. Et si on reste fidèle à la définition du temps conçu comme l’actualisation d’une possibilité, la relation n’en est sans doute que l’application : car la relation, c’est un acte de l’esprit d’abord en suspens, mais qui en s’accomplissant réalise son objet et nous en donne la possession.

Supprimer le surlignage