On voit maintenant comment l’absence renferme en elle à la fois le passé et l’avenir avant qu’ils aient été distingués l’un de l’autre, comment elle accuse leur caractère commun, qui est de nier la présence sensible, comment la distinction que nous pouvons faire entre eux est postérieure et dérivée, comment elle possède moins de relief que la distinction de la présence et de l’absence et n’a de sens qu’à partir du moment où nous cherchons à déterminer leur rapport respectif avec la présence sensible. L’absence nous remet en présence d’une puissance non actualisée. La distinction du passé et de l’avenir attire notre regard sur la direction dans laquelle il faut chercher cette actualisation.
La primauté de l’absence par rapport au passé et à l’avenir qu’elle contient, et qui la spécifient, trouve une autre justification dans l’impossibilité où nous sommes de discerner souvent entre ces deux formes de l’absence. D’abord, nous disons qu’un objet est absent quand il est assez éloigné de nous dans l’espace pour n’exercer aucune action perceptible sur notre corps : il n’est plus alors pour nous qu’une image. Malgré sa présence dans le monde, il est absent par rapport à nous. Et cette absence rapproche, au point de les confondre, celle qui est définie par le passé et celle qui est définie par l’avenir. Car l’objet peut s’être éloigné de nous après avoir été perçu par nous, de telle sorte qu’il est séparé de nous par un double intervalle spatial et temporel, tant ces deux notions sont toujours étroitement impliquées : nous ne pouvons alors le retrouver dans l’avenir qu’à condition de franchir précisément la distance spatiale qui nous en sépare. C’est donc parce que l’espace ne peut être parcouru que dans le temps que l’absence spatiale et l’absence temporelle se recouvrent. Ainsi l’enfant qui cesse de voir quelque personne qui n’est pas toujours présente à ses yeux sait qu’elle est absente, mais il discerne mal si c’est parce qu’il l’a rencontrée hier ou parce qu’il ne la rencontrera que demain. On ne lui apprend que laborieusement à distinguer entre ces deux formes de l’absence. Et sans doute nous savons bien que le temps demeure irréversible, que ce n’est pas la même personne, au sens strict, qu’il retrouvera demain, telle qu’elle était hier, et que lui-même qui la revoit sera aussi un autre être ; mais cette analyse est subtile et tardive : elle suppose précisément que l’absence spatiale et l’absence temporelle ont été distinguées l’une de l’autre, c’est-à-dire que le temps a déjà été défini et que nous savons la différence entre le passé et l’avenir, qui précisément ici est encore en question. Mais il était important de montrer que la notion d’intervalle est commune au temps et à l’espace, que la simultanéité spatiale en fournit pour ainsi dire le support et la succession temporelle la signification.
Pour achever de pénétrer la notion de l’absence telle qu’elle a été définie ici dans toute sa généralité, il faut dire qu’il y a un repliement de l’esprit sur lui-même qui le rend absent aux choses par une démarche négative, où il ne laisse plus subsister de lui qu’une activité, et même qu’une puissance pure : toutes les choses qui sont dans le monde ne reprendront pour lui un caractère de présence qu’à condition qu’il s’y applique à nouveau et qu’il les actualise. Mais il y a une absence qui est pour ainsi dire de sens opposé : c’est celle par laquelle les choses échappent à l’esprit qui cherche soit à les saisir, soit à les retenir ; ici la volonté ne joue aucun rôle, et c’est malgré elle que l’absence se produit ; la volonté cherche à la vaincre et non à la créer. La première forme d’absence est corrélative d’une présence dont nous nous sommes désolidarisé et que nous n’acceptons de rétablir que par un assentiment de l’esprit : c’est ainsi par exemple que Descartes se sépare de toutes les connaissances acquises ; car nulle connaissance n’a pour lui de valeur que celle qui est l’œuvre de sa pensée ; or l’activité de cette pensée est toujours orientée vers l’avenir, non seulement dans les entreprises propres de la volonté, mais aussi dans celles de l’intelligence qui cherche la vérité (même si cette vérité consiste à retrouver une réalité déjà donnée). Au contraire, la deuxième forme de l’absence, celle qui résulte d’une sorte de fuite de l’objet qui s’évade du champ de la connaissance, se réfère toujours au passé ; et même si ce passé ne peut être évoqué que dans l’avenir, c’est encore lui que nous cherchons à ressusciter dans cet acte original de la conscience qui est justement la mémoire. Ainsi les deux formes de l’absence nous découvrent, la première, une activité qui la crée afin de dicter à la présence sa loi, la seconde, une activité qui la subit afin de la convertir en une présence intérieure dont elle puisse disposer toujours. Ce qui contribue à nous montrer déjà la signification métaphysique du passé et de l’avenir. Mais la naissance et la distinction de ces deux formes de l’absence demandent à être précisées davantage.