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Faut-il dire tout d’abord que l’opposition de la présence et de l’absence est une opposition fondamentale, qui a déjà un caractère métaphysique, et dont l’opposition de l’être et du néant n’est qu’une forme abstraite et immobilisée ? Pour résoudre cette question, il suffit de reconnaître que la présence et l’absence sont deux contraires qui sont les éléments d’un couple, c’est-à-dire que l’on ne peut penser autrement que l’un par rapport à l’autre. Mais, comme dans tous les couples de contraires (cf. De l’Acte, p. 207), il en est un qui est la négation de l’autre : celui-ci est le terme primitif, qui réside lui-même dans une affirmation pure, et que l’on ne peut convertir que par un artifice logique en une négation de sa propre négation. Il y a plus : cette affirmation qu’il implique est pour ainsi dire à deux degrés ; sous sa forme la plus haute, elle enveloppe les deux termes du couple ; mais la négation elle-même ne peut être introduite que comme la contre-partie d’une certaine limitation dans l’affirmation sans laquelle cette négation serait elle-même impossible. Ainsi nous disions (ibid., p. 208), à propos du couple de la passivité et de l’activité où la passivité est elle-même négative : « La passivité est toujours seconde, mais elle ne l’est, par rapport à l’activité avec laquelle elle forme couple, que parce que toutes les deux le sont d’abord par rapport à une activité participable qui surpasse l’activité participée. » Ce qui veut dire que la passivité elle-même ne peut être comprise que comme corrélative d’une activité participée dont elle mesure pour ainsi dire l’écart à l’égard de l’activité participable. Il en est de même en ce qui concerne le couple de la présence et de l’absence. Car si l’absence est manifestement négative, c’est parce qu’elle est corrélative d’une présence déterminée qu’elle abolit. Mais toutes les deux expriment une relation qui n’a de sens que dans une présence totale qu’elles divisent, de telle manière que toute absence n’est pas seulement la négation d’une présence particulière, mais qu’elle n’est elle-même qu’une autre présence particulière qui, dans la présence totale, est exclue par la première et pour ainsi dire la déborde. Ainsi, il y a toujours pour moi un monde ou, si l’on veut, un espace qui m’est présent, bien que, dans cet espace, il y ait une relation variable de la présence et de l’absence qui se définit par rapport à une certaine position de mon corps. De même, il y a un être qui est mien et qui m’est toujours présent, bien qu’il traverse une suite d’états qui sont présents tour à tour à ma conscience. Et, d’une manière plus générale, il faut dire que l’esprit est toujours présent à lui-même et que c’est dans cette présence absolue, qui est au-dessus de la relation de la présence et de l’absence, qu’une telle distinction s’effectue.

Cette analyse peut être confirmée autrement. Quand nous opposons la présence à l’absence, ce que nous entendons par la présence, c’est une présence sensible, celle qui, par conséquent, peut ébranler mon corps, et sur laquelle mon corps à son tour est capable d’agir. Qu’elle vienne tout à coup à s’interrompre, que l’objet se dérobe, de telle sorte que mes sens cessent de le percevoir, qu’il n’oppose plus aucun obstacle à mes mouvements, aucune matière à mon activité corporelle, alors je dis qu’il est absent. Ce qui veut dire qu’il n’y a plus de communication possible entre mon corps et lui. Peu importe même qu’il ne s’agisse là que d’une fiction de mon esprit. Dans tous les cas je pense également l’objet comme absent, et si je ne le pensais pas comme tel, il serait pour moi comme s’il n’était pas ; je ne dirais pas, comme je le fais, à la fois qu’il est et qu’il est absent. On voit donc bien qu’il entre par là dans une présence nouvelle, qui est, si l’on veut, une présence imaginaire. Il n’est pas question de savoir maintenant pourquoi cette présence me paraît avoir moins de valeur que la présence sensible, ni pourquoi, dans certains cas, il semble qu’elle en ait davantage. Le conflit entre le matérialisme et le spiritualisme provient non pas proprement de la prééminence accordée tantôt à la présence sensible et tantôt à la présence imaginaire, mais de la prééminence accordée d’un côté au contenu même de l’acte de la pensée, tel qu’il nous est offert du dehors, et de l’autre à cet acte même, qui apparaît sous une forme plus pure encore et plus dépouillée lorsqu’il n’a point d’autre contenu que celui qu’il se donne à lui-même du dedans : l’essentiel, c’est de savoir que la présence sensible et la présence imaginaire impliquent toutes deux une présence proprement spirituelle, qui tantôt n’est comptée pour rien et tantôt est comptée pour tout. Mais ces observations suffisent pour nous montrer que, dans tous les cas, c’est l’esprit qui est dispensateur de la présence et que c’est lui qui fait la distinction entre une présence sensible et une présence imaginaire, qui, par rapport à la première, est définie précisément comme une absence.

Cependant il convient de remarquer l’importance que peut avoir pour nous la distinction entre ces deux formes de la présence. Car la présence imaginaire, qui est la présence sensible niée, nous fait apparaître l’objet comme hors d’atteinte, comme dépourvu d’intérêt pour notre vie, comme incapable désormais de la soutenir ou de la blesser. Il est pour nous comme s’il n’était pas. La présence est la possibilité d’utiliser l’objet, tandis que l’absence le soustrait à nos prises. Elle ne lui laisse de réalité que pour l’esprit, et non point pour le corps. Dès lors, on comprend que l’enfant par exemple puisse établir entre la présence et l’absence une différence aussi tranchée qu’entre l’être et le néant. Peu lui importe que l’absence soit une présence passée ou future : cette distinction est pour lui sans valeur. L’objet absent est un objet dont il ne peut rien faire, qui laisse ses mains vides et son corps impuissant. Et son esprit n’est rien de plus que ce vide découvert, que cette impuissance ressentie. Dès lors, si l’esprit fonde sa propre indépendance sur un acte de négation par lequel il affirme déjà son initiative, on peut dire que celle-ci est suscitée à rebours par l’absence, qui l’oblige à penser cette présence qui lui manque, et dont il verra bientôt que c’est sa puissance propre de pouvoir s’en passer et de la suppléer.

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