Dès que le divorce s’introduit entre l’acte de présence et la présence de la donnée, dès que celle-ci cesse de lui répondre, alors il se produit une rupture du moi avec le monde et de moi-même avec moi-même qui m’engage aussitôt dans le temps. Il suffit que je refuse d’adhérer au présent pour évoquer quelque réalité qui n’est pas actuellement donnée, mais vers laquelle mon esprit se porte, avec laquelle il cherche à coïncider, mais en mesurant l’intervalle qui l’en sépare. Alors le temps est né : il va nous permettre de prendre conscience de toutes les puissances du moi dans leur distance à l’égard de la réalité, telle qu’elle lui est donnée, et dans l’effort qu’il fait, en actualisant ces puissances, pour obtenir entre le réel et lui une coïncidence que l’expérience immédiate est incapable de lui fournir. C’est à ce moment-là que s’affirme l’indépendance de l’esprit. Car s’il refuse de ratifier le réel et de se solidariser avec lui, c’est pour revendiquer sur lui une sorte de prééminence et entreprendre de le déterminer. Ici nous voyons clairement comment l’esprit fonde sa liberté en même temps que son existence : pour cela, il faut qu’au lieu de rester enseveli dans les choses et de confondre sa destinée avec la leur, il s’en détache et découvre en lui cette initiative par laquelle il se met en opposition avec le monde et cherche tout à la fois à vivre d’une vie propre et à le réformer.
On peut tirer de là une alternative qui sert à caractériser deux attitudes différentes de la conscience : la première est cette sorte de repliement sur l’intériorité pure, où l’esprit, pour conserver sa pureté et ne pas se laisser souiller, s’enferme, si l’on peut dire, dans sa puissance inemployée et témoigne de son existence par sa seule démarche de séparation, refuse de prendre place dans le monde et n’accepte de le contempler que pour le mépriser ; la seconde est au contraire cette volonté agissante et militante par laquelle l’esprit, persuadé qu’il réside lui-même dans l’actualisation de ses propres possibilités, cherche toujours à s’incarner dans le monde, et en transformant le monde, à communiquer avec les autres esprits et à former avec eux une société réelle et concrète. Dans la première, le moi essaie, vainement sans doute, de se soustraire au temps. Dans la seconde, il ne cesse de produire le temps, afin de se produire lui-même : et une telle attitude n’est possible qu’à condition que le monde soit susceptible d’être divisé par l’analyse en une multiplicité d’objets différents et recomposé sans cesse en un monde nouveau, dont il fera à la fois l’instrument et l’expression de son activité spirituelle.
Le temps est donc un produit de la réflexion, et plus particulièrement de ce refus à l’égard de l’objet présent qui oppose au monde donné une exigence de l’esprit, mais de manière à appeler à l’existence quelque objet nouveau où elle puisse à la fois se reconnaître et se satisfaire. Ainsi le simple refus du présent ne suffit pas à engendrer le temps ; on pourrait même dire en un sens qu’il aboutit à nous séparer du temps, à laisser le devenir temporel à lui-même pour nous rejeter vers un monde de possibilités intemporelles. Mais, outre que la possibilité n’est une possibilité que parce qu’elle ne se suffit pas, qu’elle appelle une réalité qui l’achève, il faut dire que ce refus est lui-même une position négative à laquelle la conscience ne peut pas se tenir : ce n’est que la première partie de la démarche qui l’affranchit. Elle ne substitue au réel le possible qu’afin de se réaliser elle-même en le réalisant. Elle cesse alors d’être prisonnière des choses déjà faites. Et le refus du présent n’est qu’une division du présent dans laquelle, séparant de l’objet, tel qu’il lui était donné, une puissance d’agir qu’il assume, le moi, en créant toujours quelque nouvel objet, ne crée rien de plus que le moyen même par lequel il s’actualise. C’est cette puissance qui, pour s’exercer, engendre le temps. Non pas immédiatement toutefois. Car cette division de la présence pure en une présence qui est donnée et une présence qui ne l’est pas fait apparaître celle-ci comme une absence, de telle sorte que le temps résulte non pas d’un simple refus de la présence, mais d’une opposition de l’absence et de la présence dont il faut analyser maintenant la nature et les modalités.