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Le flux est donc une métaphore spatiale et qui exprime une sorte de matérialisation du temps dans laquelle, déniant au passé et à l’avenir toute originalité par rapport au présent de la perception, le temps est identifié avec une suite de termes perçus, dont aucun pourtant n’est dans le temps que parce qu’avant son actualisation dans l’instant, il n’était qu’une possibilité et qu’après, il n’est plus qu’un souvenir. La métaphore ne s’applique pas seulement au courant d’un fleuve que nous regardons s’écouler, elle s’applique aussi au courant de nos propres états. Quand il s’agit d’un flux extérieur à nous, on peut dire que, dans l’espace embrassé par le regard, notre attention se tourne tour à tour vers un point d’origine et vers un point de fuite, de telle sorte qu’elle accompagne pour ainsi dire notre propre perception à mesure qu’elle change. Quand il s’agit du courant de nos propres états, il n’en est pas tout à fait de même, et l’on s’aperçoit tout de suite qu’on a affaire à une pure métaphore. On ne peut plus alléguer qu’il y ait ici une sorte de vision du temps ; car, si ce qui vient vers nous et qui n’est encore pour nous qu’une attente se change en ce qui nous fuit et qui n’est plus qu’un souvenir, — dans une transition actuelle qui se recoupe avec l’univers matériel, et qui est pour ainsi dire l’acte même de la vie, — ce qui précède un tel acte et ce qui le suit n’a jamais pour lui qu’une existence de pensée ; et il n’y a rien qui permette d’embrasser le temps dans un seul regard, comme il en est de l’espace où l’on voit l’eau couler. Nous avons bien affaire à un devenir pur, c’est-à-dire à un devenir sans espace où l’avenir se convertit immédiatement en passé.

Mais, alors, nous sommes pris dans l’autre difficulté que nous avons signalée : nous ne pouvons pas être un simple spectateur du devenir de nos propres états, car ces états, c’est nous-même ; nous sommes d’une certaine manière emporté par le courant et nous marchons pour ainsi dire avec lui. Ce devenir est le nôtre, et nous le sentons plutôt que nous ne le voyons. Le spectateur intérieur n’est imaginé que par comparaison avec celui qui est au bord du fleuve. Il faut donc dire, comme tout à l’heure, que, si nous étions nous-même porté par le courant, nous ne pourrions pas nous en distinguer : nous ne saurions pas que c’est un courant. Et si on allègue, comme il est naturel, qu’il y a encore en moi deux moi différents, et qui s’identifient l’un avec le spectateur et l’autre avec le spectacle, on ne sait plus alors comment joindre ces deux parties de moi-même. Bien plus, il n’y a rien en moi qui puisse être assimilé à un spectateur ni à un spectacle : car tout spectateur comme tel est indifférent au spectacle, et il n’y a rien en moi qui me soit indifférent ; et tout spectacle comme tel est extérieur au spectateur, et il n’y a rien en moi qui me soit extérieur. Partout où je puis dire moi, je me trouve engagé tout entier, agissant et pâtissant à la fois, et non plus spectateur ni spectacle.

Il y a d’ailleurs une erreur, sans doute, dans cette observation que je sens s’écouler les états de ma propre vie : cela ne m’arrive que lorsque je commence à les détacher de moi-même, comme dans la rêverie. Le propre du moi, c’est d’être toujours présent à lui-même ; et c’est dans le présent qu’il construit le temps de sa propre vie, au lieu de le regarder passer. Peut-être même le temps ne nous paraît-il passer que quand il a déjà passé. Mais quand il passe, nous n’en savons rien : nous ne sommes point spectateur du passage. Car, si le moi réside seulement dans l’acte par lequel il se fait être et devient pour ainsi dire présent à lui-même, il ne peut ni être entraîné dans le temps, comme le flux de ses états, ni en être séparé, comme le spectateur qui le contemple. On ne peut dire proprement ni qu’il est hors du temps, ni qu’il est dans le temps : il est l’acte même qui crée le temps, non point par conséquent une suite de moments du temps, mais le lien même qui les unit.

On a dit quelquefois : « Tout passe dans le temps, mais le temps ne passe pas lui-même » ; ce qui ne peut être conçu que si le temps est non pas un milieu immobile où un objet occuperait des positions successives (car ce milieu, c’est l’espace), mais l’acte qui, par son exercice même, crée l’avant et l’après et les fait entrer dans un ordre dont il est toujours lui-même l’origine et le repère.

Ce n’est donc pas assez de dire que le temps est la résultante de la composition de ce qui passe et de ce qui reste : car les deux termes ne sont pas homogènes et il faut montrer comment ils peuvent être liés. Or, on n’y parvient que si ce qui reste, c’est l’esprit même, c’est-à-dire cette opération qui non seulement pense le temps et tout passage dans le temps, mais encore qui les produit en se donnant à elle-même un avenir qui ne peut s’actualiser qu’en la limitant et dont il faut qu’elle fasse sans cesse un passé, précisément pour le dépasser. Ainsi naissent toutes les choses qui changent. Et le trait d’union entre l’avenir et le passé, c’est donc le moi lui-même, tel qu’il se constitue dans un présent où il refuse toujours de se solidariser avec ces choses qui changent et jalonnent le chemin qui va de l’avenir au passé. Cette indépendance à l’égard du donné, le pouvoir même de l’anticiper avant qu’il apparaisse et de garder son fruit alors qu’il a disparu, c’est la révélation de l’esprit à lui-même, où déjà toutes ses opérations possibles se trouvent contenues.

On peut dire, en résumé, que la perception soit d’un mouvement, soit d’un flux, dissimule la véritable nature du temps, au lieu de nous la découvrir. Soit que nous voyions toujours le même mobile en des points différents de l’espace, soit que tous ces points soient toujours occupés à la fois par quelque flot, nous assistons à une sorte d’interférence plutôt que de conversion de la perception et du souvenir. C’est ce que l’on observe déjà dans la représentation cinématographique du mouvement, où il nous semble que nous voyons le temps même courir, comme le fleuve à l’intérieur d’un espace immobile. Dans cette sorte de transition indéfinie, où notre attention se trouve retenue par la présence de l’objet changeant plutôt que par le changement de sa présence en absence, nous croyons suivre la transition d’un objet à un autre, sans nous apercevoir que cette transition n’a de sens que pour le moi, qui ne coïncide avec le même objet qu’un instant, dans la perception qu’il en a, et qui l’intercale non pas entre deux objets différents, mais entre deux de ses modalités, dont l’une est sa possibilité et l’autre son image. Le temps, c’est moins encore la succession orientée de nos perceptions, que la nécessité pour chaque forme de l’existence de traverser tour à tour les trois phases de l’avenir, du présent et du passé et de revêtir tour à tour l’aspect du possible, de l’existence et du souvenir. La première définition l’identifie avec le devenir de la matière ; la seconde en fait l’acte même par lequel l’esprit se constitue en faisant de la matière périssable le moyen par lequel il réalise sa propre possibilité, et qui disparaît quand il a servi. Et selon que la réalité est pour nous matérielle ou spirituelle, c’est dans le temps que tout se perd ou que tout s’acquiert.

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