Nous allons démontrer maintenant que le sens du temps ne peut être défini autrement que par une relation complexe que nous établissons entre la présence et l’absence, c’est-à-dire entre la perception et l’image. Cependant, on croit presque toujours qu’il y a une perception immédiate du cours même du temps qui accompagne le devenir des événements ou le devenir de nos propres états : ce serait comme une sorte d’intuition du temps inséparable de la vie elle-même. Telle est la thèse que nous allons examiner tout d’abord.
I. Le mouvement et le flux
Quand on se demande en effet comment se produit la connaissance du temps, ou quel est le caractère par lequel les choses elles-mêmes nous révèlent qu’elles sont dans le temps, il semble que l’on évoque toujours l’image d’un mouvement ou d’un flux par lequel elles sont entraînées. Mais les corps solides, à la fois parce qu’ils ont des frontières stables et parce que la pesanteur semble les fixer au sol, appellent l’idée d’une permanence de la forme et du lieu qui semble les soustraire au temps, et faire qu’ils sont en lui comme s’ils n’y étaient pas, puisque le temps semble passer sur eux sans qu’ils en soient altérés. Le mouvement même dont ils sont animés ne suffit pas à les introduire dans le temps : car il ne change pas leur état ; il définit leur relation à l’égard de l’espace plutôt qu’à l’égard du temps. Ils pénètrent sans doute dans le temps par leur altération qualitative : mais ou bien elle n’atteint pas leur substance, qui nous semble elle-même résister au temps, ou bien elle la transforme en une autre substance qui, aussi longtemps qu’elle demeure la même, semble aussi lui être étrangère. Le temps par conséquent n’a avec eux qu’une relation indirecte, par le mouvement qui les porte seulement vers un autre lieu, ou par le changement d’état qui laisse intacte leur essence.
Les choses se passent tout autrement quand on a affaire à un fluide comme l’eau ; quand sa masse est immobile et emprisonnée dans des frontières, dans celles d’un étang ou d’un vase, elle ne se distingue pas d’une masse solide. Mais nous savons qu’il suffit qu’elle ne soit plus retenue ou qu’elle trouve une pente, pour s’écouler aussitôt : c’est cette propriété qu’elle a de s’écouler qui devient pour nous l’image même du temps. Il nous semble qu’elle fuit d’amont en aval comme le temps du passé vers l’avenir. C’est comme un flux issu d’une source lointaine et qui court vers un but lui-même indéterminé. Nous oublions les lieux successifs qu’il traverse pour ne retenir que les flots toujours nouveaux qui passent en eux tour à tour. Ce sont toujours de nouveaux flots et il nous semble pourtant que c’est toujours la même eau. Car elle ne change pas plus de substance que le corps solide dont nous parlions tout à l’heure ; elle ne change même pas d’état. Elle ne fait rien de plus que se mouvoir ; mais sa mobilité n’est plus une propriété qui lui est extérieure, c’est une propriété qui lui est essentielle, qui définit sa fluidité même. De plus, il n’y a pas de frontière entre les flots successifs ; l’unité et la multiplicité se fondent l’une dans l’autre. Nous ne pouvons pas distinguer les flots différents ; ils s’interpénètrent et se poussent les uns les autres de telle sorte qu’ils figurent à nos yeux la fluidité toute pure. C’est un temps qui paraît sans événements, ou, ce qui revient au même, qui est comme une continuité formée d’une infinité d’événements. Nous ne pensons plus qu’à l’écoulement et nullement à ce qui s’écoule ; et c’est pour cela que, dans ce courant, dans ce flux où toutes les différences semblent s’abolir, nous trouvons un tableau assez fidèle de l’écoulement même du temps.
Ce n’est là pourtant encore qu’un tableau symbolique. Qu’il s’agisse d’un mouvement ou d’un flux, ils ne nous donnent l’un et l’autre que des représentations, ce qui est grave, car il ne peut pas y avoir de tableau ni de représentation du temps, si le temps n’est pas un objet que l’on puisse voir, mais un développement intérieur que l’on ne peut connaître qu’en le produisant, en le vivant. Or, quand nous observons un mouvement qui s’accomplit, un courant qui s’écoule, nous sommes nous-même comme un spectateur qui est immobile, et qui les regarde du dehors. Mais si nous étions pris nous-même dans ce mouvement ou dans ce flux, aurions-nous encore conscience de leur cours ?
La question est d’abord de savoir comment nous pouvons en être spectateur et quel est le contenu du spectacle qu’ils nous donnent. En réalité, ce que nous cherchons dans la vision du mouvement ou dans la vision de l’écoulement, c’est une sorte de vision du temps. Mais cette vision est impossible. Car ce que nous voyons dans le mouvement, c’est, dans tout instant, la bande d’espace que le mobile parcourt et, dans chaque instant, une position particulière qu’il occupe. Les positions que le mobile a dû parcourir sont comme vides quand le mobile les a dépassées. Cependant, elles sont encore perçues par nous avec celle que le mobile occupe à présent. Nous avons donc toujours sous les yeux à la fois la carrière du mobile et le mobile lui-même. Et le mouvement résulte pour nous d’une contamination opérée par notre esprit entre le souvenir que nous avons de ses présences successives en différents lieux et la réalité actuelle de ces mêmes lieux, tandis que la perception ne nous donne jamais que la coïncidence du mobile et du lieu en un moment unique, c’est-à-dire un état de repos. On voit donc que le mouvement ne nous permet pas de percevoir le temps, mais seulement de le penser, grâce à un certain rapport entre nos perceptions et nos souvenirs.
Il en est ainsi encore quand nous croyons percevoir le temps dans un flux qui s’écoule ; mais ici les circonstances sont infiniment plus favorables. Car nous n’avons plus affaire à un espace où un mobile occupe successivement différentes places en laissant vides celles qu’il a occupées déjà ; on peut dire que toutes les places sont occupées à la fois, de telle sorte qu’il ne s’agit plus d’un mouvement qui se produit dans un espace immobile : c’est l’espace tout entier qui coule. En effet, nous voyons tour à tour les flots qui arrivent et les flots qui fuient selon que nous regardons vers l’amont ou vers l’aval, sans qu’il y ait jamais aucune place vide, ni aucune discontinuité dans leur renouvellement indéfini. Ici il semble qu’il n’y ait pas besoin de faire intervenir la mémoire. C’est le même flot que nous voyons occuper des places successives. Nous embrassons toutes les positions à la fois, et elles sont toutes remplies, mais par des eaux toujours identiques en apparence, toujours nouvelles en réalité, et qui ne cessent de progresser d’un lieu au lieu voisin le long de la pente. A quoi servirait-il encore d’opérer une contamination entre la perception et le souvenir ? La constance de la perception spatiale associée toujours à celle d’un flux, cette multiplicité de cheminements qui ne cessent de se poursuivre, sans nous découvrir jamais la vacuité du chemin, nous font penser que, indépendamment de tout souvenir, le temps est lui-même l’objet d’une perception qui n’est jamais privée d’un contenu actuel.
C’est là pourtant une illusion, ou plutôt une synthèse confuse du temps et de l’espace, qui nous fait prendre pour du temps cet espace tout entier mobile. En réalité, il n’y a temps pour nous que si ce flot, qui est remplacé par un autre flot dans le lieu qu’il occupait il y a un instant, nous laisse encore le souvenir qu’il s’y trouvait avant celui-ci, de telle sorte que, là encore, le temps consiste dans la relation que nous établissons obscurément entre un souvenir et une perception. Mais nous avons l’impression de percevoir l’écoulement du temps parce qu’en chaque lieu de l’espace il y a toujours un flot nouveau, de telle sorte que nous oublions facilement qu’il n’est nouveau que parce que nous le confrontons avec le souvenir de celui qui était là tout à l’heure et que nous percevons encore, bien qu’un peu plus loin.