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On aperçoit maintenant pourquoi le sens du temps n’est pas seulement l’orientation que nous donnons à notre activité et à notre vie, mais aussi la signification que nous devons lui donner. Nous dirons que le sens du temps est déterminé par la direction du désir et du vouloir, ou, d’une manière générale, par l’ordre qui va de la possibilité à l’actualisation de cette possibilité : encore faut-il reconnaître que c’est la conscience qui doit réaliser ce passage, qu’elle seule est capable de créer le possible et de l’accomplir. Elle n’y réussit qu’à condition que ce possible mérite pour elle d’être actualisé, c’est-à-dire possède à ses yeux une valeur qu’il lui appartient de mettre en œuvre. Une chose, une action, ne présente pour nous un sens que si ce sont des moyens en vue d’une fin dont la valeur est supposée : ces moyens et cette fin prennent place dans un ordre successif et contribuent à le déterminer. Cependant les choses ne se succèdent pas toujours dans le temps selon une relation de moyen à fin ; leur ordre n’est pas toujours un effet de la liberté ; il résulte souvent de causes qui lui échappent ; mais même alors il n’est pas sans rapport avec elle parce qu’il exprime précisément sa limitation. Ainsi l’orientation des événements dans le temps ne suffit pas à assurer leur intelligibilité, mais il en est la condition. S’il n’avait pas d’abord une acception temporelle, le mot sens n’aurait pas d’acception intellectuelle : celle-là est le support et l’instrument de celle-ci. Mais celle-ci n’intervient que lorsque nous sommes capable de déterminer, par l’idée que nous nous faisons de l’avenir, non seulement un présent qui est toujours transitoire, mais un passé qui subsiste en nous et qui nous constitue. Et l’on dira volontiers que l’ordre selon lequel l’avenir est déterminé seulement par le passé ne possède pas une intelligibilité réelle précisément parce qu’il ne peut que nous contraindre et qu’il ne coïncide pas avec ce que nous pouvons vouloir comme le meilleur. Le vouloir qui suppose le sens du temps comme la condition sans laquelle il ne pourrait pas s’exercer n’achève de le justifier que lorsque ce que nous voulons ne peut pas être distingué de ce qui mérite d’être voulu. Ici la subjectivité, sans laquelle le sens du temps ne pourrait pas être défini, tend à se subordonner à l’objectivité non plus du phénomène, mais de la valeur. Il n’y a un sens de la succession que pour qu’elle devienne le sens du progrès. L’ordre du temps est un ordre horizontal, c’est celui des événements : il n’est là que comme la projection d’un ordre vertical, qui est celui des valeurs.

Il arrive aussi que, sans avoir égard, semble-t-il, à l’ordre même du temps, on considère le sens comme exprimant seulement le rapport de chaque partie avec le Tout. Mais l’on suppose alors que le Tout possède l’intelligibilité suprême et que les parties n’ont elles-mêmes qu’une intelligibilité dérivée, dont on peut dire qu’elle exprime seulement leur situation particulière dans le Tout et en quelque sorte leur coopération avec le Tout. Seulement, en quoi peut consister cette intelligibilité du Tout ? Faut-il dire qu’elle réside dans son caractère absolu et dans sa parfaite suffisance ? Tels sont les noms mêmes par lesquels on désigne la pure satisfaction donnée aux exigences de l’intelligence, qui est le seul absolu capable de se suffire, et qui porte avec soi la raison de sa propre suffisance. Or l’intelligence cherche dans tous les objets auxquels elle s’applique à reconnaître leur relation avec elle, c’est-à-dire leur relation mutuelle, qui ne se distingue plus de l’unité même du Tout. Mais cette unité à son tour se présente sous deux formes : car elle peut être l’unité même de l’acte qui donne naissance aux parties et que celles-ci se bornent à diviser ; et elle peut être aussi l’unité du monde, telle qu’elle résulte de l’assemblage des parties et que chacune d’elles, par l’usage de l’activité dont elle dispose, peut contribuer tantôt à rompre et tantôt à affermir. Or si l’unité de l’acte qui est lui-même la source des parties est au delà du temps, bien que ce soit en lui, si l’on peut ainsi parler, que le temps recommence toujours, l’unité du monde en tant qu’elle est l’intelligibilité même des parties, c’est-à-dire en tant qu’elle donne un sens à chacune d’elles, suppose elle-même le sens du temps dont elle est pour ainsi dire la justification.

Sans doute on peut concevoir que le sens du temps, ce soit le sens selon lequel les choses laissées à elles-mêmes ne cessent de s’user et de se dissoudre. Mais alors le sens du temps n’a lui-même aucune signification. Seulement, il est remarquable que cette intelligibilité du Tout, nous ne réussissions à la penser que dans la mesure où nous contribuons à la produire. Car notre volonté qui, dès qu’elle commence à s’exercer, s’engage dans l’avenir pour réaliser une valeur qui donne son sens au sens même du temps, est incapable de considérer cette valeur comme n’intéressant qu’elle seule. La volonté ne peut assumer la destinée du moi qu’en assumant la destinée du Tout, dont le moi fait partie et dont il est impossible de le séparer. Par conséquent, au moment où je m’engage moi-même dans l’avenir, j’affirme ma foi dans la vie et dans l’être ; je pose que l’acte de participation par lequel le moi se constitue vaut d’être accompli, que le passage de la possibilité à l’actualité mérite d’être réalisé, qu’il me faut entrer dans l’existence, et vouloir que le monde soit pour que je puisse manifester, c’est-à-dire créer, ce que je suis, en obtenant que l’avènement du réel en chaque point coïncide avec l’avènement de la valeur. On voit donc comment la définition selon laquelle aucun terme ne prend un sens que par son rapport avec le Tout recouvre la définition qui considère le sens comme déterminé par une fin dont la volonté pose la valeur ; car le Tout dont il s’agit, c’est précisément le monde considéré dans son unité, en tant qu’il est l’intermédiaire par lequel chaque être fini réalise sa propre participation à l’acte pur. Or, si l’acte pur pose sa propre valeur dans cette auto-création de soi qui est son être même, il communique la même valeur à tous les actes qui en participent et qui ne peuvent se réaliser que par un exercice temporel, où ils rencontrent sans cesse devant eux une matière qu’ils cherchent à pénétrer et à dépasser. Il n’y a de sens du temps que pour que le monde et notre vie aient un sens. Le sens du temps exprime l’opposition de l’avenir et du passé, la condition d’actualisation d’une possibilité. Mais cette condition elle-même doit être mise en œuvre par une liberté qui tantôt abdique en faveur de l’ordre matériel des événements et tantôt fait de cet ordre le véhicule d’un ordre ascensionnel qui est aussi celui de notre accomplissement spirituel.

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