Aller au contenu

Tout le monde pense comprendre assez distinctement ce qu’il faut entendre par le sens du temps en imaginant l’avenir comme émergeant sans cesse du passé. Mais peut-être ce sens n’est-il pas celui que l’on pense, ou du moins est-il nécessaire de discerner dans le temps, sans porter atteinte à son irréversibilité, mais au contraire pour la confirmer, deux sens différents, selon que l’on considère la connaissance ou l’existence.

Seulement, nous avons affaire ici à un paradoxe évident. Car il ne suffit pas de dire que la connaissance est tournée vers le passé et l’existence vers l’avenir. En ce qui concerne l’orientation du temps, la connaissance va sans cesse du passé vers l’avenir, c’est-à-dire du connu vers l’inconnu ; l’avenir se découvre toujours à nous après le passé ; et la connaissance suit le sens même de notre marche. Mais quand nous examinons l’ordre de l’existence, nous nous demandons comment le passé lui-même s’est formé. Alors c’est l’avenir qui le précède et qui se change en lui peu à peu. Non pas que nous puissions réaliser l’avenir par avance tel qu’il sera, une fois accompli. Mais, en tant qu’il est un avenir et qu’on peut le penser comme tel, il n’est pas un pur néant : il est une idée et, dans tous les cas, une possibilité qu’il s’agit précisément pour nous d’actualiser. Réaliser l’avenir, c’est en faire du présent qui devient aussitôt du passé. Or c’est en cela que consiste précisément toute action que nous pouvons faire : elle présuppose l’avenir sous la forme d’une possibilité que nous faisons entrer dans l’existence. Ainsi on voit que l’avenir devient sans cesse du passé, que c’est cet inconnu qui se transforme sans cesse pour nous en connu, que c’est cette virtualité qui devient toujours pour nous une actualité, tantôt par le seul jeu de certaines forces qui nous dépassent et tantôt avec la collaboration de notre volonté. C’est parce que l’avenir est en avant de nous qu’il est aussi avant ce qui est derrière nous et qui ne peut venir qu’après, de telle sorte qu’il n’y a point de passé qui n’ait été d’abord un avenir, que le sens du temps, c’est sans doute de nous faire pénétrer dans l’avenir, mais afin de faire pénétrer à son tour cet avenir dans le passé, et qu’au delà du plus lointain avenir, il y a encore un passé dans lequel cet avenir viendra se transformer un jour.

Cependant, il y a ici une ambiguïté dans laquelle il faut éviter de tomber, et qui risque de compromettre la distinction que nous avons établie entre l’ordre de la connaissance et l’ordre de l’existence. 1° Quand nous disons du passé qu’il est avant l’avenir, nous parlons d’événements différents que nous situons sur la même ligne du temps ou en l’instant même où ils s’actualisent. Dès lors, il est vrai que ceux qui appartiennent aujourd’hui au passé se sont actualisés avant ceux qui appartiennent encore à l’avenir et que nous ne pouvons placer qu’après eux dans l’ordre de leur actualisation éventuelle. C’est là la représentation la plus commune et sans doute la plus fausse du temps où, l’événement étant toujours considéré dans son point d’actualisation, le temps est une ligne tout entière actuelle dans laquelle il n’y a pas proprement de passé ni d’avenir. 2° Seulement l’actualisation de l’événement dans l’instant où on le situe n’est qu’une phase de son développement. On ne peut pas dire qu’il est précédé et suivi par des événements différents qui précisément, si on regarde en avant ou en arrière, ne sont pas encore ou ne sont plus actuels (c’est-à-dire sont encore à l’état de possibilités ou déjà à l’état de souvenirs). En revanche, le même événement qui est maintenant actuel était tout à l’heure dans l’avenir de la possibilité, comme il va tomber tout à l’heure dans le passé du souvenir. La loi du temps, ce n’est pas proprement l’ordre d’actualisation des événements fixés le long d’une ligne où, sous le nom d’instants, on distingue des points successifs sur lesquels on les épingle tour à tour, c’est cette circulation qui oblige, au contraire, chaque événement qui se produit dans le monde à appartenir tour à tour à l’avenir, au présent et au passé.

C’est, en effet, un caractère de tout ce qui est, non pas simplement d’apparaître à un instant du temps entre deux domaines de temps où il n’est pas, et à l’égard desquels il est comme un non-être, alors qu’ils sont occupés par d’autres aspects de l’être, mais de ne jamais pouvoir être chassés du temps, d’y occuper toujours une place déterminée, soit dans l’avenir, soit dans le présent, soit dans le passé, bien que ce soit dans le temps que s’opère la conversion de leur avenir en passé par l’intermédiaire d’un présent évanouissant. Pas plus qu’aucune forme de l’être ne peut en réalité être bannie de la totalité de l’être, elle ne peut être bannie du temps. Et nous pouvons dire qu’à tout instant du temps elle est nécessairement possible, actuelle ou accomplie. Le temps est le mouvement en vertu duquel elle passe toujours dans le même ordre de l’une de ces formes à l’autre ; et ce mouvement procède de l’avenir vers le passé.

On voit donc qu’il y a deux interprétations différentes du sens du temps selon que l’on considère des événements différents au moment même où ils s’accomplissent et qu’alors on imagine un temps dans lequel ils se juxtaposent selon un ordre irréversible, mais où, par une abstraction intolérable, chacun d’eux est considéré seulement dans sa présence et n’a lui-même ni avenir ni passé, ou selon que, considérant chaque événement dans la totalité du temps, on le voit transformer une possibilité en une actualité, qui ne fait que traverser le présent, pour recevoir dans le passé une existence nouvelle, dont l’esprit, au moins en droit, dispose toujours. Ces deux vues sur le temps sont profondément différentes l’une de l’autre. Dans la première, où il n’y a pas d’autre réalité que celle de la perception et du corps, on trouve une multiplicité infinie d’instants qui ne cessent de renaître et de périr. Dans la seconde, l’instant est éternel ; et le temps tout entier est inséparable de chaque mode de l’être, comme la condition qui lui permet de se réaliser, en accomplissant, pour ainsi dire, sa propre possibilité. Dans l’instant qui est toujours le même, les choses ne cessent de passer, mais leur existence ne réside pas dans ce simple passage (où elles reçoivent seulement une forme phénoménale) ; leur réalité, c’est précisément le lien tout spirituel qui s’établit entre ce qu’elles étaient avant d’être nôtres (comme possibilités pures) et ce qu’elles sont devenues maintenant qu’elles ont contribué à nous former et qu’elles adhèrent à nous-même, sans que nous puissions les en détacher.

L’instant lui-même à son tour peut donc être considéré sous deux aspects selon qu’il est le séjour même de mon esprit et qu’en lui je pense le possible et je ressuscite le souvenir, ou selon que, le réduisant à la transition entre l’avenir et le passé, je le définis par la coïncidence entre l’acte que j’accomplis et la réalité telle qu’elle m’est donnée : alors l’avenir paraît au delà et le passé en deçà ; leur rencontre avec l’existence n’a jamais lieu que dans l’instant où ils ne peuvent pas pénétrer à la fois et qui crée entre eux un ordre de succession, qui va toujours de l’avenir vers le passé. Or comment en serait-il autrement s’il faut que je me fasse moi-même pour devenir ce que je suis ? Mais un tel développement s’effectue, si l’on peut dire, dans l’éternité de l’instant, c’est-à-dire dans l’éternité de l’esprit : il exprime l’impossibilité où je suis de séparer jamais de lui aucune des étapes constitutives de mon existence particulière. Telle est la raison pour laquelle le cycle qu’elle parcourt de sa possibilité à sa réalisation est tout entier inclus dans l’être, où elle trace pour ainsi dire un sillon tel que chacun de ses moments appelle l’autre dans une incessante transformation, sans que l’acte pur s’en trouve affecté ; et c’est pourtant la participation à un tel acte qui permet aux formes successives de cette existence de constituer leur originalité spécifique dans chacune des phases du temps, et d’opérer leur conversion sans que l’éternité de l’esprit s’en trouve altérée. Tandis que, dans la conception classique du temps, il n’existe rien de plus que de l’être matériel qui surgit du néant pour y retomber dans un temps fait d’une suite d’instants qui s’excluent plus encore qu’ils ne s’enchaînent, la conception que nous proposons fait du temps le mouvement propre de l’esprit qui, dans la mesure où il est un esprit particulier, est astreint, pour se créer lui-même, à dissocier sa possibilité de sa réalité, mais qui exige, pour effectuer le passage de l’une à l’autre, cette relation dans l’instant présent de son opération propre avec une donnée qui la surpasse, mais qui lui permet précisément d’objectiver sa propre subjectivité et de donner désormais une place actuelle dans l’être à cet aspect de l’être qu’il a virtualisé pour le faire sien.

La conséquence métaphysique de cette doctrine est considérable ; car il ne s’agit pas seulement de ce retournement du sens du temps qui nous oblige à convertir désormais l’avenir en passé et non pas le passé en avenir, mais de la nécessité où nous sommes d’identifier l’être avec l’esprit, c’est-à-dire avec cet acte par lequel l’esprit se fait lui-même dans la relation incessante qu’il établit entre le possible et l’accompli. On voit bien en effet que le possible et l’accompli n’ont de sens que par l’esprit ; c’est leur relation, toujours nouvelle, qui est la vie même de l’esprit. Et la matière qui les sépare les rejoint, et permet de les transmuer l’un dans l’autre. Elle est elle-même non pas seulement phénoménale, puisqu’elle n’a d’existence que pour un sujet, mais qu’elle le limite, le surpasse et lui apporte sans cesse, dans une expérience dont il ne peut pas se passer, précisément ce qui lui manque ; elle est encore évanouissante, c’est-à-dire disparaît sans cesse dès qu’elle a servi, pour renaître indéfiniment afin de fournir toujours à l’esprit l’instrument et le soutien dont il lui est impossible de se passer. Et il faut que la matière soit phénoménale et évanouissante pour que l’esprit puisse précisément attester sa propre réalité dans l’acte vivant par lequel, pour être, il faut qu’il se constitue.

Supprimer le surlignage