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La liaison que nous avons établie entre la liberté et la nécessité pour expliquer l’apparition du temps explique aussi pourquoi le temps lui-même a un sens. Nous avons montré que la liberté et la nécessité se composent l’une avec l’autre dans l’acte de participation, ou plus exactement qu’elles sont l’effet de sa division : or elles mettent en jeu deux espèces d’ordre de sens opposé, mais dont la réunion constitue précisément la temporalité. En effet, nous savons que le propre de la liberté, c’est d’ouvrir devant nous l’avenir. Elle nous détache non seulement du passé, mais de l’être même, pour fonder notre initiative et faire de chacune de nos actions un premier commencement. Ainsi la liberté n’a pas de passé ; mais elle s’engage dans un chemin encore inexploré, elle crée par sa démarche originale un monde qui lui doit son existence et son accroissement. Elle tente toujours une aventure nouvelle. Elle regarde en avant et fait sans cesse de rien quelque chose. On peut dire qu’elle crée indéfiniment l’avenir afin de créer une action qui lui est propre, c’est-à-dire de se créer elle-même. Le sens ici réside donc dans le rapport du présent avec l’avenir, ou de ce que nous quittons avec ce que nous voulons.

Mais cette liberté elle-même ne peut pas être considérée comme toute-puissante : elle n’est pas liberté pure ; elle est toujours limitée et entravée. Elle adhère encore à ce qu’elle quitte et qui constitue précisément un passé qui pèse sur elle. Dans les démarches mêmes qu’elle accomplit et qui marquent de leur empreinte le monde dans lequel elle agit, elle devient toujours solidaire et jusqu’à un certain point prisonnière de ce qu’elle a fait. Il est vrai qu’elle s’en détache aussitôt et appelle sans cesse à l’existence un autre avenir ; mais elle traîne après elle le passé du monde et son propre passé. C’est ce passé, par conséquent, qui la nie ou qui la contredit, qui l’allie à la nécessité. Comment la nécessité s’exprimerait-elle autrement que par l’action limitative exercée sur la liberté créatrice par tout ce qui a été, par tout ce que nous avons fait et par l’impossibilité où nous sommes de l’abolir ? Le propre de la nécessité, c’est de lier le présent au passé comme le propre de la liberté, c’est de lier le présent à l’avenir ; c’est de témoigner que rien n’entre dans le présent qui ne subisse la pression de tout le passé, c’est d’exprimer le sens du temps dans la relation de ce qui est et de ce qui le précède, comme la liberté l’exprimait dans la relation de ce qui est et de ce qui le suit. Ainsi, il faut l’union de la liberté et de la nécessité pour rendre compte de ces deux aspects du sens, à la fois contraires et inséparables, dont la liaison forme l’essence même du temps. Qu’ils ne puissent pas être disjoints, c’est ce qui apparaît déjà si l’on s’aperçoit que la liberté est sans doute créatrice de l’avenir, mais grâce à un acte par lequel elle se détache du monde tel qu’il était donné, ce qui suffit pour en faire un passé, et que la nécessité elle-même ne peut être pensée que dans son rapport avec une liberté qu’elle limite, c’est-à-dire avec un avenir qu’elle contribue déjà à déterminer.

On comprend maintenant pourquoi le sens du temps exprime la condition d’un être dont l’essence est de se faire. Il est clair, en effet, qu’un tel être s’engage précisément dans le temps par cette suite de déterminations qui expriment les phases successives de son propre développement, de telle sorte qu’il n’y a un temps des choses que parce qu’il y a un temps de la conscience qui, en se les représentant, les associe à son propre devenir. Le temps implique toujours un parcours qui n’est rien sans un être qui l’accomplit. Telle est la raison pour laquelle le temps s’abolit au profit de l’espace, et l’irréversibilité au profit de la réversibilité, dès que nous considérons le changement dans sa pure objectivité phénoménale, sans tenir compte d’un être qui change. C’est ce qui arrive quand il s’agit du mouvement, si, oubliant l’être qui se meut, nous le considérons comme un pur objet de spectacle dans lequel l’existence même du spectateur cesserait de jouer aucun rôle ou, ce qui revient au même, qui subsisterait pour n’importe quel spectateur.

On voit, au contraire, comment il serait burlesque de vouloir renverser l’ordre de développement d’un être vivant, que nous n’interprétons pas seulement par analogie avec le développement d’une conscience, mais que nous considérons plus ou moins distinctement comme en étant l’ébauche et le support. Ainsi il semble que la réversibilité ou la négation du sens[^1] ne pourrait être que le caractère des choses en tant que choses. Mais il n’y a point de chose qui ne soit pour nous rien de plus qu’une chose ; car non seulement elle n’est une chose qu’en devenant une représentation, c’est-à-dire un phénomène pour une conscience, mais encore elle ne se réduit jamais absolument au phénomène ; elle dépasse la phénoménalité, dans la mesure où elle a un développement qui lui est propre, qui s’écoule aussi dans un temps qui lui est propre, et qui est accordé enfin avec le temps de notre propre vie subjective, sans se confondre pourtant avec lui. Ce qui est la raison sans doute pour laquelle la réversibilité parfaite est une idée-limite qui ne trouve sa vérification que dans l’abstrait, c’est-à-dire dans la géométrie pure et dans la mécanique pure.

On peut dire qu’un ordre réversible est un ordre dont chaque terme a une position rigoureusement déterminée entre celui qui le précède et celui qui le suit, mais qui est encore jusqu’à un certain point indéterminé et ambigu, puisque les termes que l’on appelle précédent et suivant peuvent être intervertis. Pour que l’ordre soit pleinement déterminé, il faut que les mots précédent et suivant reçoivent un sens univoque, ce qui n’est possible que pour une conscience qui, par le choix qu’elle opère, fixe le sens du parcours. Il est donc vain de penser qu’il peut exister un ordre objectif indépendamment d’une activité qui lui donne un sens ; l’ordre est inséparable de son exercice et du temps dans lequel elle se déploie.

Mais ce temps lui-même, qui nous permet de nous faire, exprime, par l’impossibilité où nous sommes de retourner en arrière, l’efficacité même de l’action qui nous fait être. Car c’est parce que cette action est ineffaçable, parce que nous ne pouvons pas faire qu’elle n’ait pas été, parce que nous pouvons la modifier, mais non pas l’abolir, parce que vouloir la recommencer, c’est en faire une autre qui s’y ajoute, mais ne s’y substitue pas, que cette action, imprimant en nous sa marque propre, contribue à produire l’être même que nous sommes. A cette condition seulement la vie présente pour nous un caractère de sérieux et de gravité. Que l’on imagine le degré de frivolité et de légèreté auquel elle pourrait descendre si chacune de nos actions n’était pour nous qu’un essai, qui, ne laissant aucune trace, pourrait être repris indéfiniment, si nous pouvions revenir toujours au point du temps où elle a été accomplie pour agir de nouveau comme si elle n’avait point eu lieu. Le mouvement selon lequel se succèdent les choses ou les événements n’est rien de plus que l’ombre du mouvement selon lequel se succèdent nos actions, et qui doit avoir un sens pour permettre à notre liberté de s’exprimer, et à notre existence personnelle de se constituer.

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