Il reste encore à résoudre le problème de savoir si le temps, qui est la condition de l’existence individuelle, se présente toujours lui-même avec un caractère individuel comme elle. Il y aurait alors autant de temps que d’individus différents, ce qui se trouverait confirmé d’abord par le sentiment original que chaque être a de l’écoulement du temps, ensuite par le rythme particulier qui est, dans chaque espèce et dans chaque individu, comme le battement propre de l’existence organique, enfin par l’impossibilité même de donner un sens au temps relatif, tel qu’il intervient dans le mouvement, en dehors d’un repère qui l’individualise. Il y a plus : si l’on considère que le temps ne peut être distingué de l’appréciation du temps, alors on sent bien qu’il a un caractère essentiellement subjectif et variable que l’on essaie de surmonter en le confrontant avec l’espace, sans que pourtant on puisse l’abolir, puisqu’il y a toujours dans le parcours un facteur irréductible au parcouru, que l’uniformité du mouvement est toujours une hypothèse ou une limite, que le repérage qui permet de définir le mouvement et le repos est toujours arbitraire.
Mais sans vouloir porter atteinte à ce caractère individuel qui est inséparable, semble-t-il, du temps concret, il n’altère point son universalité, qui en est elle-même la condition. Et nous trouvons ici une application de cette loi générale que l’universel et l’individuel, au lieu de s’opposer comme deux termes qui s’excluent, s’impliquent au contraire et s’appellent, puisque l’universel ne se réalise que dans une multiplicité de termes individuels dont il est, pour ainsi dire, la loi. Dès lors, on pourrait justifier cette universalité du temps par les quatre arguments suivants :
1° Le temps doit être considéré comme une condition de possibilité de toutes les existences particulières, ou, si l’on veut, de l’exercice de toutes les libertés, avant qu’aucune de ces existences soit déterminée, qu’aucune de ces libertés soit elle-même entrée en jeu. Il y a du temps pour qu’il y ait des individus ; mais le temps qui est le moyen par lequel l’individu se constitue est, comme tel, le même pour tous les individus, de même que tous les individus, quelles que soient les différences qui les séparent, conviennent entre eux par ce caractère commun qu’ils sont tous des individus.
2° On fera observer qu’en tant que condition générale de l’individualité, le temps se définit par cette propriété qu’il a d’introduire en elle un devenir successif qui résulte de la contamination de ses actions avec ses états. Mais qu’il y ait de la succession, c’est cela qui est l’essence même du temps. Il existe donc un ordre de l’avant et de l’après qui se retrouve dans tous les temps particuliers ; et même si cet ordre de l’avant et de l’après n’était pas le même pour les différentes consciences (ce que l’on n’ose pas en général affirmer, car lorsqu’on parle de la subjectivité du temps, on le réduit seulement à une vitesse plus ou moins grande dans la succession des états qui le remplissent), — encore faudrait-il qu’il y eût une loi générale qui expliquât pourquoi il y a précisément de l’avant et de l’après pour toutes, et comment elles lui donnent à la fois le même sens et une mise en œuvre différente. C’est le rapport de cette identité du sens et de ces différences dans la mise en œuvre qui est proprement le temps.
3° Si l’on accepte que l’acte dans sa pureté ne connaisse pas le temps, et s’il ne commence à le connaitre que par les limitations mêmes auxquelles il est assujetti et qui l’engagent dans un développement où il a toujours quelque obstacle à vaincre, alors on aperçoit que le temps est la loi générale qui gouverne la relation entre notre activité et notre passivité. Car, si l’acte que le moi accomplit n’a d’existence et de sens que pour lui seul, et si la passivité qui lui répond est toujours individuelle et subjective, pourtant il y a un caractère d’universalité, à la fois dans l’activité dont procède ma propre opération, dans cette passivité encore indéterminée par laquelle le monde tout entier agit sur ma propre conscience, et dans la relation qui les unit. Or le temps, c’est cette relation même qui prend toujours une forme originale et unique dès que l’on considère, à l’intérieur de chaque conscience, tel acte qu’elle accomplit et tel état qu’elle subit.
4° Que je puisse mesurer le temps par le mouvement et attribuer à deux corps des vitesses différentes s’ils parcourent des espaces plus ou moins grands entre deux instants identiques, c’est le signe sans doute que le temps ne peut pas être dissocié de l’espace qui est l’objet même d’une expérience spectaculaire commune à toutes les consciences. Or, de même qu’il faut qu’il n’y ait qu’un seul espace (que la pluralité des espaces particuliers qui le déterminent implique, au lieu de l’abolir) et que, dans cet espace unique, il y ait des perspectives différentes, mais qui s’accordent, de même le temps qui mesure le mouvement doit varier dans chacune de ces perspectives : mais il faut qu’il y ait en lui une loi de variation par laquelle je passe de chacune de ces perspectives à toutes les autres.
Il ne faut donc pas s’étonner que, pour objectiver le temps, nous essayons de le mettre en rapport avec l’espace par l’intermédiaire du mouvement, puisque le monde de l’espace est un monde qui est le même pour tous : mais on a pu penser qu’alors le temps lui-même s’évanouissait, puisqu’on n’en percevait plus que le sillage. Encore est-il vrai que, sans cette liaison avec l’espace, il ne serait plus le temps, puisqu’il serait tout entier présent, ou que le présent de l’espace ne lui servirait plus de coupure. Mais cette trace du temps que le mouvement nous permet de suivre à l’intérieur de l’espace et qui, en l’objectivant, semble l’anéantir, permet du moins de comprendre comment il est le même temps pour tous les sujets, bien que chaque sujet l’apprécie d’une manière différente selon le lieu que son corps occupe et le mouvement dont il est lui-même animé.
Cette analyse montre assez bien comment le temps pourra varier non seulement selon les individus, mais selon les différents moments de leur vie, sans porter aucune atteinte au temps qui leur est commun et qui est, si l’on peut dire, une propriété de l’univers. Cette plasticité du temps est un caractère qui lui est essentiel ; car c’est par le temps que se définit la finitude à la fois dans sa possibilité et dans son actualisation : c’est lui qui les oppose et qui les rejoint selon les corrélations les plus différentes. De même, il établit un certain rapport toujours nouveau entre notre activité et notre passivité : et il semble que le temps lui-même s’abolisse quand notre activité est trop tendue ou notre passivité trop relâchée. Enfin, la vitesse de son flux varie toujours selon que nous introduisons des distinctions plus ou moins nombreuses soit entre les opérations que nous accomplissons, soit entre les états que nous traversons. Une activité continue et qui, à travers la diversité de ses moments, épanouirait son unité au lieu de la rompre, une affectivité qui lui répondrait comme une mélodie dépourvue de heurts, seraient presque intemporelles. Le même temps est donc commun à toutes les consciences qui peuvent en faire les usages les plus variés : il se différencie par la manière dont elles en disposent et par ce qu’elles y mettent.