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Mais la liberté, si on la considère avant qu’elle se soit incarnée, c’est-à-dire si on remonte au delà de toutes les manifestations qui la trahissent jusqu’à la pureté de son acte essentiel, est elle-même au-dessus du temps. C’est dans un principe intemporel qu’elle puise le pouvoir qui lui est propre. Mais on peut dire qu’elle crée le temps. Car elle engendre perpétuellement l’avenir, et n’y parvient qu’en manifestant en lui non seulement sa puissance, mais son impuissance et en requérant d’une part l’existence de la nature et du passé, d’une vie qui la supporte et qu’elle reçoit, et d’autre part cette forme de l’existence matérielle sans laquelle la vie elle-même ne serait pas liée au tout où elle trouve à la fois sa limitation et son moyen d’expression. La liberté est le principe de l’individuation et du temps : elle s’élance d’abord dans un avenir indéterminé, mais où le passé l’oblige à porter tout le poids de la nature, et le poids même de chacun de ses actes à mesure qu’elle les accomplit, jusqu’au moment où il se forme un devenir matériel dont la connaissance enchaîne les étapes, sans que la liberté ait contribué à les produire. Contre un tel devenir, contre la pesanteur du passé, elle cherche toujours à restituer un avenir pur. Aussi semble-t-il à la fois que le temps est nécessaire à l’exercice de la liberté, dans la mesure où on le considère à l’état naissant et comme le champ même de son action, et que la liberté pourtant ne cesse de l’abolir, dans la mesure où elle rompt toujours la succession des différents instants pour faire de chaque instant nouveau un premier commencement. Mais le temps est un rapport entre l’avenir et le passé, entre la liberté et la nécessité : c’est pour cela qu’il est la condition même de notre existence individuelle dont la liberté est le principe et qui trouve dans le temps à la fois les instruments et les traces de son propre exercice.

Mais le temps ne peut être le moyen de l’individuation sans justifier du même coup le rôle que nous lui avons attribué antérieurement de médiateur entre la matière et l’esprit, c’est-à-dire non pas, comme on le dit, entre l’être et le néant, mais entre la possibilité et l’actualité, l’activité et la passivité. (Cf. ch. I, §§ IV-IX.) Car la matière n’est point individualisée : à la limite elle se résout toujours en éléments qui ne se distinguent que par le lieu ; et l’ambition de la science est de rendre compte de toutes leurs combinaisons par des relations purement statistiques. Aussi bien la matière n’a-t-elle d’existence que dans l’instant ; et si on la fait entrer dans le temps pour lier chacun de ses états à celui qui le précède ou à celui qui le suit, elle se pénètre d’éléments spirituels qui sont introduits en elle par la mémoire. En sens opposé, l’esprit, si on le considère dans sa pureté, c’est-à-dire indépendamment de tout rapport avec la vie et avec le corps, est lui-même au-dessus du temps : il entre dans le temps à partir du moment où il commence à s’individualiser, c’est-à-dire à se séparer de l’acte pur. L’individualité seule implique donc le temps et reçoit de lui cette indépendance et cette unité de développement, dont la source réside dans une démarche de la liberté, et la manifestation dans une apparence objective, qui n’est elle-même à la limite qu’un conglomérat instantané d’éléments indifférenciés.

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