Si nous voulions reprendre dans un ordre inverse les différents échelons de l’individuation, nous dirions que l’individualité est d’abord celle de l’objet, qu’elle ne peut être mise en valeur que par le mouvement et l’altération et implique ainsi le temps défini comme la condition du devenir phénoménal, qu’enfin elle a un caractère précaire et artificiel à la fois parce qu’elle est toujours soumise à l’action destructive des lois du monde matériel et qu’elle est l’effet d’un acte analytique de connaissance qui pourrait découper les objets autrement.
Aussi cherchons-nous un principe plus profond de l’individuation, qui en soit le principe véritablement intérieur, qui résiste à toutes les causes extérieures de destruction, qui assume son propre développement dans une sorte de subordination de l’action libre à la nature dans laquelle elle s’insère : or telle est la définition même de la vie, qui se déploie dans un temps où le passé s’accumule, alors que le temps de la matière pure, si la connaissance n’était pas là pour en relier les différents moments, ne cesserait de naître et de s’anéantir. Nous avons affaire ici à une collusion d’un devenir extérieur fait d’états qui ne cessent de passer, et par lequel la vie elle-même trouve nécessairement hors d’elle à la fois l’aliment qui la nourrit et la manifestation qui la réalise, et de ce devenir intérieur fait d’opérations qui intègrent successivement tous ses moments, jusqu’à ce qu’il succombe devant le devenir extérieur et rejette dans son sein tous les éléments qui ont contribué à le former après qu’ils ont fini de lui servir.
Mais l’individualité de la vie est elle-même insuffisante et empruntée ; elle est encore celle de la nature. Elle recèle un caractère d’intériorité, mais qui n’intéresse que l’unité de son évolution en tant qu’elle s’oppose à l’objectivité même du corps. Elle exprime la loi de notre passé, ou de notre avenir en tant qu’il est déterminé par notre passé (non seulement par notre passé individuel, mais par le germe où se trouve déposé tout le passé de notre espèce). Elle ajoute sans cesse, il est vrai, à l’action de ces puissances si lointaines l’influence exercée par notre expérience des choses, mais qui ne suffirait pas à réaliser une individualité véritable, au sens où celle-ci suppose l’unité d’une initiative intérieure, si la liberté n’était pas au-dessus de tous ces facteurs pour en régler l’usage. Elle-même appelle sans cesse l’avenir, c’est-à-dire un temps toujours renaissant afin d’exercer son pouvoir créateur. Et c’est pour cela qu’elle paraît toujours une rupture avec la nature que l’on identifie volontiers avec le passé : mais elle utilise pourtant cette nature et même elle appelle son existence comme la condition même de sa limitation par un tout où elle est appelée à prendre place et dont elle ne cesse de subir la loi. C’est parce qu’elle se sépare de l’acte pur et que pourtant elle tient à lui, non pas seulement par la puissance propre dont elle dispose, mais encore par cela même en lui qu’elle ne réussit pas à faire sien, qui agit sur elle du dehors et devient ainsi le témoin de son infirmité, qu’elle est toujours unie à une nature, qu’elle est à la fois esprit et vie. Mais alors on dira que, sans la nature, elle ne participerait pas à l’existence, du moins à cette existence de fait à laquelle elle adhère par la partie passive de son être et, si l’on peut dire, par l’insuffisance même de son intériorité. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’elle soit toujours en état de rébellion contre une nature qui l’assujettit et qu’elle cherche toujours à aller au-delà : c’est ce que l’on peut exprimer en disant qu’elle cherche sans cesse à la nier, mais pour l’intérioriser. Et les droits qu’elle lui oppose sont ceux de l’esprit, qui est l’intériorité parfaite. On dira encore que la nature, c’est le réel, en tant qu’il s’impose à nous malgré nous, mais que la liberté, c’est la valeur en tant qu’il dépend de nous de la produire. Ce conflit de la vie et de l’esprit, qui, dans un langage plus objectif, est celui de la réalité et de la valeur, c’est la vie même de l’esprit et on ne pourrait espérer l’abolir qu’en abolissant l’individualité elle-même.
Ainsi, la liberté ne peut s’individualiser, c’est-à-dire se réaliser, autrement que par le moyen de la vie, qui ne s’individualise elle-même que par le moyen du corps. Et c’est la liberté qui est créatrice du temps : mais le temps, qui est la condition de cette individualisation, réside lui-même dans une multiplicité successive d’instants tantôt intégrés les uns dans les autres, pour constituer le devenir du vivant, tantôt séparés les uns des autres et reliés seulement du dehors par l’acte de la connaissance, comme dans le devenir matériel. Enfin ces différentes étapes se commandent les unes des autres, soit que l’on montre comment elles dépendent de l’acte initial qui insère notre existence dans le monde, soit que l’on montre comment elles expriment cette démarche ascensionnelle par laquelle l’esprit se délivre peu à peu de l’esclavage de la nature.