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La liberté ne pourra choisir entre les possibles, elle ne pourra les actualiser qu’en introduisant entre eux un ordre dont le temps fournit les moyens. Car le temps est, pour ainsi dire, la seule forme d’union que nous puissions concevoir entre l’unité de l’acte libre et la multiplicité infinie des possibles dans lesquels elle se divise, mais qui ne peuvent pas tous être actualisés à la fois. Nous trouvons le temps à la base de toutes les formes d’ordre qui doivent régler le passage de la possibilité à l’actualité ; en les analysant, et en montrant comment elles sont à la fois distinctes et solidaires, nous parviendrons à passer par degrés du temps abstrait au temps concret :

1° La liberté s’exprime d’abord par un ordre axiologique ou préférentiel, en ce sens que les possibles doivent entrer dans une hiérarchie telle que, au moins si l’on considère leur positivité, en tant qu’elle exprime leur mode de participation à l’être, il y a entre eux un avant et un après selon la valeur, comme si la valeur se mesurait à l’exigence plus ou moins pressante de leur actualisation. Et il ne suffit pas de dire que cette exigence est en rapport avec les circonstances mêmes où nous sommes placé. Avant de connaître ces circonstances, le temps nécessaire à l’actualisation des possibles nous paraît nous éloigner de l’être et du présent, alors que ce qui mérite d’être mérite toujours d’être tout de suite, et que chaque possible décroît pour nous en intérêt selon la grandeur même de l’intervalle que nous pouvons laisser passer avant de le réaliser. Ici l’ordre temporel, sans lequel la multiplicité resterait indivisée et virtuelle, apparaît comme un ordre idéal correspondant à la hiérarchie des valeurs dans la mesure où elle nous commande de l’actualiser.

2° Cependant la multiplicité des possibles comporte non seulement un ordre de hiérarchie, mais encore un ordre de cohérence qui est tel que leur actualisation simultanée est impossible (à considérer seulement leurs relations mutuelles, et non point encore les circonstances extérieures dans lesquelles ils doivent s’insérer). Bien plus, ces possibles peuvent se supposer l’un l’autre ; chacun d’eux doit nécessairement en impliquer d’autres sans lesquels il ne pourrait pas être posé, comme il y en a d’autres encore qui l’impliquent lui-même pour qu’ils puissent être posés à leur tour. Ainsi apparaît un ordre de l’avant et de l’après selon la logique, comme l’ordre précédent était un ordre de l’avant et de l’après selon la valeur ; cela suffit à montrer que toute multiplicité qui entre en rapport avec l’unité de la conscience appelle un ordre temporel qui exprime précisément une orientation nécessaire entre les différents termes pour que leur diversité puisse être parcourue. C’est pour cela que la multiplicité spatiale elle-même ne devient un ordre qu’à partir du moment où nous allons dans le temps d’un point à un autre point. Il y a donc un temps logique plus proche du temps réel que le temps préférentiel : car celui-ci n’est qu’un temps purement idéal que la volonté peut toujours subvertir, au lieu que celui-là est un temps idéal en ce sens seulement que la pensée nous l’impose sans qu’il soit encore un temps réel, bien que le réel lui-même ne puisse pas s’y soustraire. L’ordre préférentiel est un ordre de l’aspiration, c’est-à-dire un ordre purement vertical, mais n’est pas encore un ordre linéaire et ne peut le devenir que par le concours de la volonté ; au lieu que l’ordre logique est un ordre linéaire, bien qu’il ne soit qu’un ordre, c’est-à-dire que l’intervalle qui sépare les différents termes n’ait aucune grandeur déterminée, ce qui est encore nécessaire pour que nous puissions avoir affaire au temps concret.

3° Celui-ci est le temps dans lequel se rangent les possibles au fur et à mesure de leur actualisation. Or, nous savons que cette actualisation ne se réalise qu’à condition que le possible se change en un événement qui s’impose à moi et à tous, même si c’est moi qui en suis l’auteur, et qui entre dans un monde que je ne suis pas seul à produire, mais qui se trouve déterminé soit par des libertés différentes, soit par des causes objectives qui n’expriment rien de plus que la limitation mutuelle de toutes les libertés. C’est un ordre de l’avant et de l’après selon l’histoire. Ainsi se trouve constitué un temps, qui est fait d’une suite de termes que je ne gouverne plus, et qui me contraignent aussi bien par leur ordre de succession que par l’intervalle qui les sépare, puisque précisément il naît de la situation et des circonstances dans lesquelles mon activité doit s’employer, qu’il n’est en relation qu’avec ma propre passivité et que par cela seul il doit être le même pour tous les êtres qui le subissent, au lieu de le produire. Il y a une objectivité du temps dans la mesure où le temps exprime notre limitation et non pas seulement notre activité propre : et c’est ce temps des choses qui est commun à toutes les consciences, comme le montrent les lois mêmes de la science.

Au point où nous sommes parvenus, le temps nous apparaît comme la condition même d’une liberté en tant qu’elle se détache de l’acte pur et qu’elle entreprend de se déterminer, c’est-à-dire de s’incarner. Mais si elle ne peut acquérir l’indépendance qu’en ouvrant devant elle un avenir qui lui appartient, et si cet avenir, c’est pour elle le lieu des possibles multiples entre lesquels elle va choisir un ordre de réalisation, on comprend facilement qu’un tel ordre, dans la mesure où il est son œuvre, soit un ordre préférentiel, et qu’il faille le composer cependant avec un ordre de subordination logique, qui n’a d’action à son tour que dans un ordre historique auquel collaborent tous les possibles qui s’actualisent à la fois. L’ordre préférentiel procède de la liberté considérée à sa source même, c’est-à-dire en tant que créatrice, l’ordre logique de la liberté en tant qu’elle est astreinte à l’intelligibilité qui est, dans les possibles eux-mêmes, le rappel de leur unité, et l’ordre historique de la liberté encore en tant qu’elle est limitée par d’autres libertés. L’important, c’est sans doute de montrer ici comment la liberté ne peut s’exercer qu’à condition de rompre non pas seulement l’unité de l’acte absolu où elle prend naissance, mais aussi sa propre unité de manière à éclater dans une multiplicité de possibles qui doivent se distinguer selon un ordre de valeur, un ordre de conséquence et un ordre de fait qui se composent l’un avec l’autre pour former le temps même où nous vivons.

S’il est vrai par conséquent que la multiplicité des possibles est le moyen sans lequel notre liberté ne pourrait pas entrer en jeu, et s’il est vrai qu’en les choisissant et en les ordonnant elle appelle le temps à l’existence et crée l’unité même de notre vie, il ne faut pas oublier non plus que les différentes espèces d’ordre qui peuvent être assignées entre ces possibles ne restent point sans rapport l’une avec l’autre et que la liberté ne cesse de régner sur eux, soit qu’elle les oppose, soit qu’elle les accorde. Car si la préférence elle-même est l’affirmation de la valeur, et non pas une simple complaisance à l’égard de la nature, de telle sorte que la liberté puisse se reconnaître en elle, la subordination logique à son tour est un instrument que la liberté utilise et met à son service et la succession historique des événements enfin traduit jusqu’à un certain point l’action de la liberté dans les circonstances mêmes où elle est placée. En revanche, elle peut laisser agir les faits, c’est-à-dire le déterminisme extérieur et se contenter de le subir. Elle peut méconnaître l’ordre logique et obliger son choix à produire d’autres effets que ceux qu’elle a voulus. Elle peut s’abandonner à une préférence affective et même instinctive. Elle peut, par sa hâte même à actualiser le possible le meilleur, compromettre ce caractère progressif de son propre développement qui suppose une collaboration des trois ordres sans qu’aucun d’eux se trouve sacrifié. Chacun d’eux témoigne à la fois de notre activité et de ses limites : le temps est le moyen qui les réalise et qui les concilie.

Il est au point de rencontre de la liberté et de la nécessité : il disparaît si on les dissocie. Car une liberté pure se donne sa fin immédiatement, ou elle est à elle-même sa propre fin : elle n’a donc pas besoin du temps pour s’exercer ; et une nécessité absolue non seulement abolirait la préférence et confondrait l’ordre logique avec l’ordre historique, mais encore nous donnerait, dans l’unité de la loi, la série de ses termes, de telle sorte qu’on ne voit pas à quoi servirait son déroulement dans le temps. Le temps est donc l’effet d’un compromis entre la liberté et la nécessité : il rend possible l’individuation par la liberté, mais en tant que cette liberté est débordée sans cesse par une réalité qu’elle subit et doit coordonner son opération avec la situation où elle est placée et avec l’action de toutes les autres libertés. Telle est la raison pour laquelle elle ne s’actualise que par une série de démarches toutes inspirées par la valeur, mais qui doivent s’intégrer dans cet ordre de dépendance mutuelle entre les événements, qui est la condition de l’unité de notre vie et de l’unité même de l’univers. Le temps, en devenant la condition de l’individuation, considérée pour ainsi dire à son sommet, au point où elle est le produit même de la liberté, implique déjà l’existence d’une expérience où elle est appelée à prendre place : or, celle-ci se présente sous deux formes selon qu’on en fait une nature ou un simple spectacle. Si on en fait une nature, l’individuation est celle d’un être vivant ; si on en fait un spectacle, l’individuation est celle d’un objet : il nous reste à montrer que le temps est nécessaire à l’une aussi bien qu’à l’autre.

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