On ne peut concevoir la liberté que comme étant la forme d’affirmation du moi particulier et, si l’on veut, le témoignage même de son entrée dans l’existence. Mais elle ne peut jamais se poser elle-même isolément. Car, le pouvoir qu’elle possède, elle l’a reçu, elle le tient de cet acte absolu, et qui est véritablement cause de soi, où elle puise la possibilité vivante dont elle fait son être même. Le propre de l’expérience intérieure, c’est de nous faire remonter sans cesse jusqu’au point de séparation et de jonction de l’acte absolu et de l’acte de conscience où notre existence est toujours naissante.
Il ne faut pas demander comment de cet acte absolu procèdent les libertés particulières, puisqu’il n’est rien pour nous que dans l’expérience que nous prenons de notre liberté propre, considérée tout à la fois dans sa puissance et dans ses limites. La liberté se découvre elle-même en s’exerçant. Elle ne paraît au-dessus de toute intelligibilité que parce qu’elle est la source de toute intelligibilité véritable. Et c’est dans son exercice même qu’elle me révèle son double caractère d’être une puissance dont je dispose et la conversion de cette puissance en acte. C’est par lui seulement que je puis acquérir l’indépendance ; et toute liberté est une libération. Non pas qu’elle puisse jamais repousser toute dépendance : car, d’une part, elle demeure toujours engagée dans des circonstances particulières qui la retiennent et qui l’entravent ; et d’autre part, elle ne se détache jamais elle-même de l’acte pur dont elle cherche à retrouver, à son niveau, la parfaite suffisance. La liberté est d’abord une liberté négative qui se réduit à une volonté d’indépendance : mais celle-ci n’est que la condition de la liberté véritable, qui est une liberté positive, tournée vers l’avenir, et qui n’a rompu avec toutes les déterminations que pour créer elle-même ses propres déterminations.
S’il est impossible de concevoir aucune liberté particulière sans cet acte absolu auquel elle demeure unie dans l’acte même qui l’en sépare et qui fonde sa propre autonomie, peut-être peut-on conjecturer inversement que, sans ces libertés particulières, l’acte absolu ne se distinguerait pas d’une inertie pure : son efficacité n’entrerait pas en jeu ; son unité ne serait l’unité de rien. Non seulement nous ne le connaissons nous-même que dans la mesure où nous en participons, mais on peut penser que son essence même, c’est d’être participé. C’est ce que l’on a exprimé souvent en disant que Dieu a besoin de la création pour être, si son essence c’est d’être créateur. Il suffit de montrer qu’il ne faut pas, pour sauver sa transcendance, le reléguer dans une suffisance fermée qui ne permettrait aux êtres particuliers aucune participation à son existence. Il est tout ce que les êtres particuliers ont eux-mêmes d’être ; et son unité serait vide et indéterminée si elle n’était pas l’unité qui les anime, si on ne la retrouvait pas dans l’infinité qui s’ouvre devant chacun d’eux et dans la possibilité qu’ils ont de communiquer et de s’unir. Mais si chacun d’eux a besoin du temps pour y développer son existence indépendante, ce temps lui-même suppose, au lieu de l’abolir, une omniprésence qui est l’expression même de son lien avec l’éternité.
Cependant, de même que l’acte pur ne peut s’accomplir que par la participation de la multiplicité infinie des libertés particulières, ainsi chaque liberté à son tour, comme on l’a montré au chapitre premier, suscite une multiplicité de possibilités qui l’expriment et sans laquelle elle ne pourrait pas s’exercer. Mais ces possibilités, il ne lui appartient pas de les réaliser toutes. Peut-être même l’acte le plus haut d’une liberté consiste-t-il non pas sans doute dans la création, mais dans l’éveil d’une autre liberté à laquelle elle les confie, bien qu’elle ne soit que l’occasion et non pas la source du développement qui lui est propre. En résumé, la séparation des êtres particuliers est corrélative de l’opposition entre l’être et le possible. Mais l’idée de possible, c’est l’avenir qui s’ouvre devant nous ; elle implique une pluralité des possibles et par conséquent une liberté qui les pense, qui choisit entre eux et s’engage dans l’avenir pour en assumer l’actualisation.