Aller au contenu

Après avoir montré dans le chapitre premier comment le temps est la condition de la participation, et dans le chapitre II, comment il ne peut pas être dissocié de l’espace sans lequel aucune coupure ne pourrait être établie entre le passé et l’avenir, il nous reste maintenant à justifier la thèse qui fait du temps le principe même de l’individuation.

I. Le temps, facteur d’individuation à la fois du moi et de l’objet

On a pendant longtemps hésité pour savoir si l’individuation devait être attribuée à la forme ou à la matière et on l’a rapportée tantôt à l’une, tantôt à l’autre, selon que l’on voulait la relever ou la rabaisser, la considérer comme exprimant la réalité de l’être même, dans cette source intérieure d’où elle procède, ou seulement comme accusant la limitation qu’elle subit et qui en fait un objet particulier de notre expérience. Mais l’individuation ne peut être expliquée ni par la forme seule, qui n’exprime rien de plus que la possibilité, ni par la matière seule avant que la forme s’y soit actualisée. Faut-il dire qu’elle est une union de la forme et de la matière, ou plutôt qu’elle exprime l’acte même par lequel la forme s’introduit dans cette matière et la détermine ? Cependant, l’opposition de la forme et de la matière implique le temps, qui n’a de sens à son tour que par l’acte même qui les dissocie et qui les rejoint, de telle sorte que c’est le temps qui est le véritable agent de l’individuation. Et selon que l’on considère l’acte dont il est en quelque sorte le schème comme se réalisant ou comme déjà réalisé, on peut parler de l’individuation par la forme ou par la matière.

Seulement, cette individuation présente elle-même des degrés différents. Car il arrive que l’individuation ne retienne notre attention que par la conscience que nous en avons et par la relation tout intérieure qu’elle établit entre l’initiative que nous exerçons et le corps où elle s’incarne, qui en est à la fois la limite et l’expression : alors l’individualité n’est rien de plus que le véhicule et la manifestation de la personnalité. Mais il arrive aussi que l’individuation, au lieu d’être fondée sur la possibilité que j’ai de dire moi, de me distinguer de tous les autres êtres qui peuvent dire moi à leur tour, et de considérer un certain corps comme le mien, ne semble mettre en jeu que l’unité de l’objet ou du corps, en tant qu’elle est effectuée, plutôt qu’elle ne s’effectue et que je la subis, au lieu de la faire. Et de même que l’unité interne qui est constitutive de la personne est inséparable de l’unité externe qui l’exprime, il n’y a pas d’unité proprement objective, même si on refuse de la considérer comme l’expression d’une unité monadologique, qui ne requière l’unité de l’opération même qui la pense et sans laquelle il serait impossible de l’individualiser. Or, c’est le temps qui est à la fois le moyen par lequel l’esprit entre lui-même dans l’existence manifestée et le moyen par lequel il circonscrit des objets séparés dans une expérience où ils semblent se suffire. Ces deux démarches, qui sont toujours associées l’une avec l’autre, constituent les deux extrémités d’une opération unique, qui, si on la considère à sa source dans la conscience qui la produit, donne naissance à la personne, et si on la considère dans son effet, détaché de la conscience dont elle dépend, donne naissance à l’individu.

Supprimer le surlignage