On peut poser la question de savoir pourquoi il faut que le possible s’actualise et pourquoi, si l’intervalle qui sépare la possibilité et l’actualité se trouve être justement le temps, c’est dans l’espace que son actualisation se produit. Nous avons montré jusqu’ici que cette actualisation n’a lieu que sous la forme du phénomène, c’est-à-dire du spectacle. Il s’agit maintenant de savoir pourquoi il est nécessaire que l’être soit manifesté et comment cette manifestation se change pour lui en une incarnation.
Remarquons d’abord que le monde temporel est un monde secret et proprement individuel et que, bien que tous les individus vivent également dans le temps, chacun d’eux y trace pour ainsi dire un sillon qui lui est propre, caractérisé à la fois par le rythme original de ses propres états intérieurs et par la tension plus ou moins grande de son activité personnelle. De telle sorte que, bien que le temps semble entraîner tous les êtres dans la même évolution, cette évolution est faite de lignes parallèles auxquelles chaque être particulier imprime une marque caractéristique : nous montrerons dans le chapitre suivant comment se produit cette liaison entre le temps commun à tous et le temps de chaque individu. Toutefois, il y a un paradoxe certain à soutenir d’abord que c’est dans l’intériorité pure qu’il faut saisir l’essence même de l’être et à exiger ensuite qu’il passe du possible à l’existence, qu’il s’actualise en se spatialisant, c’est-à-dire en s’extériorisant, ou encore en se phénoménalisant.
Mais il importe de ne point oublier que cette intériorité qui est nôtre et qui nous fait participer de l’être absolu ne se présente d’abord que comme une liberté, c’est-à-dire précisément comme un pouvoir de se déterminer, de se donner à elle-même l’être, qui autrement ne pourrait pas être le sien. Il n’y a rien de plus haut dans l’être que la liberté, qui nous relie à la puissance créatrice et par laquelle celle-ci est pour ainsi dire mise à notre portée. Encore faut-il que le moi consente à l’exercer, et le temps est nécessaire pour cela : elle se divise alors en possibles multiples, en rapport avec notre nature et notre situation dans le monde. Chacun d’eux est une proposition qui nous est faite, à laquelle il manque précisément de se réaliser, et qui est tenue en échec par les autres possibles aussi longtemps