Le schème spatial est celui de l’objectivité : mais il n’y a d’objectivité que pour une subjectivité qui se définit par opposition avec elle. Ainsi l’objet varie sans cesse selon la situation du sujet. Et cette variation ne se trouve pas exprimée seulement d’une manière théorique par le rapport du représenté et de l’activité représentative ; elle est exprimée encore dans mon expérience sensible, où le monde représenté coïncide avec le monde de la vision qui ne cesse de changer d’aspect selon la position occupée par mon propre corps. Telle est la raison pour laquelle l’espace nous est révélé principalement par la vue, de telle sorte que l’espace des autres sens, s’il existe véritablement, est un espace fruste et imparfait, qui vient se composer, quelquefois d’une manière laborieuse, avec l’espace de la vision ; d’autre part, le monde visuel, c’est pour nous le monde même de la connaissance objective et il faut transformer en données visuelles les données des autres sens pour qu’elles puissent devenir objets de science ; enfin la théorie idéaliste de la connaissance n’est sans doute rien de plus qu’une interprétation des caractères qui appartiennent en propre à la représentation visuelle du monde.
Or si la vue ne peut apprécier les rapports entre les positions dans l’espace et en particulier les modifications de ces rapports, tels qu’ils s’expriment dans le mouvement, que relativement à la position et au mouvement de notre propre corps, on comprend facilement comment la représentation objective du mouvement suppose dans tous les cas l’adoption d’un repère comparable à notre propre corps : de là la réciprocation du mobile et de l’immobile, s’il est vrai qu’il n’y a pas de difficulté à adopter comme repère le corps même qui paraît se mouvoir. La relativité du mouvement, telle qu’elle avait été définie par Descartes, introduit donc entre le mobile et l’immobile une permutation toujours possible qui les met sous la dépendance des perspectives à travers lesquelles on les considère et qui elles-mêmes se correspondent toujours. Ainsi, il faut dépasser singulièrement la conception par laquelle le mouvement se définit seulement comme un complexe de l’espace et du temps, en montrant que ce complexe à son tour est susceptible de recevoir des interprétations contraires et équivalentes selon l’acte même par lequel la conscience choisit comme repère soit mon propre corps, soit un autre corps quelconque dans le monde. Cette conscience fait paraître le mouvement comme étant un pur phénomène, qui est l’effet d’une conjugaison à la fois nécessaire et variable entre le temps et l’espace, subordonnée à un acte de la conscience qui est jusqu’à un certain point arbitraire, mais par lequel elle se réalise elle-même en produisant sans cesse devant elle un univers phénoménalisé, c’est-à-dire manifesté.
Les théories modernes de la relativité ne se contentent pas de fonder la physique elle-même sur la relativité du mouvement, qui jusque-là restait surtout du domaine de la mécanique, mais elles achèvent de démontrer que l’objet propre de la science est exclusivement le monde de la vision. De là vient le privilège accordé à l’étude de la lumière, si difficile à expliquer autrement, la nécessité de composer le mouvement de la lumière avec le mouvement de tous les corps, l’impossibilité de concevoir un mouvement d’une vitesse plus grande, puisqu’il est la condition même de l’existence de tous les objets perçus, et l’idée d’une constance qui réside elle-même dans un intervalle défini par le rapport entre la distance de deux événements dans l’espace et leur distance dans le temps : on sait que, pour Einstein, le carré du produit de la vitesse de la lumière par le temps écoulé entre deux événements diminué du carré de leur distance dans l’espace est indépendant de tout système de référence.
Il semble impossible de souder plus étroitement l’une à l’autre la notion d’espace et la notion de temps. Mais on ne peut négliger que ce ne soit en les objectivant l’une et l’autre : l’unité de temps devient le temps que met la lumière à parcourir trois cent mille kilomètres. On montre alors que les rapports réels entre les objets extérieurs ne sont pas altérés par le point de vue de l’observateur ou qu’ils restent les mêmes quel que soit le système de référence que l’on adopte. On n’abolit point, comme on pourrait le penser, la perspective visuelle, mais on réalise l’accord entre toutes les perspectives possibles. En ce qui concerne le temps, il doit non seulement être défini par son rapport avec l’espace, mais il est une variable de l’espace même, celle qui exprime sa propriété de devenir le véhicule de la lumière et par là de rendre les objets susceptibles d’être perçus dans les relations différentes qu’ils soutiennent entre eux, selon le centre de perspective que l’on adopte pour les considérer. Si l’espace, c’est le spectacle en tant que donné, le temps n’est que le moyen de tous les changements qui se produisent dans ce spectacle lui-même. Faut-il observer que ces changements pourraient avoir lieu dans n’importe quel sens ou qu’ils devraient pouvoir être réversibles, ce qui serait la négation même de l’essence du temps ? Mais l’impossibilité d’une vitesse plus grande que la vitesse de la lumière nous l’interdit : or une telle affirmation, qui peut sembler d’abord arbitraire, devient non seulement légitime, mais nécessaire, si c’est la lumière qui est la condition de possibilité du spectacle visuel.
Bergson avait raison de vouloir opposer à ce temps spectaculaire un temps vécu par la conscience. Mais il avait tort de vouloir séparer radicalement le temps de l’espace, au lieu que la conscience ne vit elle-même dans le temps que parce qu’elle est toujours en rapport avec l’espace, mais ne coïncide pas avec lui et l’outrepasse sans cesse en avant comme en arrière par la pensée du passé ou par celle de l’avenir. Sa thèse est la contrepartie de la thèse relativiste qui ne considère jamais le temps comme le milieu où se développe l’acte même par lequel le changement est produit, et qui n’envisage pas le changement au moment où il se fait, et dans l’opposition d’une position encore possible à une position déjà abandonnée, mais comme déjà réalisé ou comme résidant dans une relation idéale entre certaines positions de l’espace ; elle nous montre seulement toutes les combinaisons possibles que nous pouvons concevoir entre les éléments de l’espace et qui peuvent créer, par exemple, à la fois l’apparence de la simultanéité ou celle de la succession, selon le point de vue où l’on se place pour les considérer. On ne veut connaître que les perspectives différentes dans lesquelles on peut observer les choses. Or ces choses ne sont rien de plus que des images visuelles. L’objectivité se réduit à la correspondance qui s’établit entre elles en vertu de certaines lois générales qui les font dépendre précisément de la situation du sujet qui les appréhende. Rien de subjectif ici pourtant, puisque ce sujet n’est qu’un centre de repérage qui peut devenir objet dans des repérages différents. Rien qui nous montre non plus la genèse du temps, ou, si l’on veut, le caractère du temps-acte en tant qu’il appelle l’espace et qu’il fusionne avec lui pour produire le mouvement : on ne considère rien de plus que le temps-effet, tel qu’il est impliqué dans le mouvement même, c’est-à-dire tous les changements de position qu’il nous découvre entre tous les objets de l’expérience, chacun d’eux pouvant devenir à tour de rôle un repère de tous les autres.
On pourrait faire des observations analogues en ce qui concerne la théorie réaliste des points-instants, telle qu’on la trouve chez Alexander qui pense pouvoir constituer l’univers en les composant. Cette thèse accuse, elle aussi, avec la plus grande netteté, l’impossibilité où nous sommes de dissocier l’espace et le temps. Mais elle semble traiter l’instant et le point, au moment où elle les lie, comme des éléments indépendants de l’espace et du temps, alors que, dans l’espace et le temps, les relations précèdent toujours les éléments, que l’espace et le temps sont l’un et l’autre les moyens et les effets de l’acte par lequel la conscience se produit elle-même en produisant sa propre représentation et qu’enfin l’union du point et de l’instant n’est jamais un fait d’où l’on part et que l’on constate, mais le simple témoin de l’opération par laquelle le possible s’actualise nécessairement dans un ici et dans un maintenant.
Ces observations peuvent servir à confirmer de nouveau cette vue que la simultanéité et la succession ne sont pas les propriétés distinctives de l’espace et du temps, mais deux propriétés du temps, telles pourtant que la simultanéité trouve une application privilégiée dans l’espace (bien qu’il y ait dans une symphonie, par exemple, des formes de simultanéité irréductibles à la spatialité) et que la succession soit plus facile à mettre en lumière dans une suite mélodique, où le temps n’intervient pas, que dans le mouvement (où la succession des positions du mobile reste compatible avec la simultanéité des points). Mais il ne suffit pas d’accorder à la théorie de la relativité que les choses peuvent indifféremment être simultanées ou successives selon le point de vue d’où on les considère, ni à la théorie des points-instants que la simultanéité et la succession résident exclusivement dans la différence des combinaisons que l’on peut établir entre de tels éléments. Si l’on maintient à la simultanéité et à la succession leur signification exclusivement temporelle (bien que l’espace soit toujours nécessaire peut-être pour les actualiser), si on les considère à leur source même et, pour ainsi dire, dans leur possibilité pure, alors on sent très bien que le propre du simultané, c’est de porter en lui dans une unité encore indivisée ce que le propre du successif est d’analyser selon un ordre en rapport avec le sens même qu’il faudra donner à la vie. Et au-dessus du temporel et du spatial, on remonte jusqu’à l’acte spirituel qui les abolit, mais qui les fonde aussi tous les deux ; alors le temporel et le spatial, dans leur opposition et leur correspondance, expriment, pour chaque être fini, les conditions et les moyens qui permettent à la participation de s’accomplir.