Aller au contenu

Il s’agit maintenant de savoir quels sont les moyens par lesquels le temps vient s’associer à l’espace pour réaliser l’individualisation des êtres particuliers. Il faut pour cela d’une part que chacun d’eux forme un système spatio-temporel unique composé d’un groupe de points (puisqu’un point n’est pas un corps) engagé dans une suite d’instants (puisqu’un instant n’a aucun devenir) et d’autre part que ce système, pour montrer son indépendance à l’égard de la totalité de l’espace, possède la possibilité de se séparer du lieu qu’il occupe et d’occuper, au moins en principe, tous les autres lieux (ce qui déjà peut être appliqué par la cinématique théorique à chaque point de l’espace par rapport à tous les autres). Cette possibilité idéale qui témoigne de l’originalité de chacune des positions de l’espace, de sa relativité à l’égard de toutes, et de l’implication par elle de la totalité de l’espace est un effet de l’introduction du temps dans l’espace : l’espace tout entier est mobilisé ; il n’est plus que le champ de tous les mouvements possibles, c’est-à-dire le champ dans lequel notre activité indéterminée trouve une application, ou encore une expression qui la détermine.

Cependant ce transfert d’un corps d’un lieu dans un autre ne doit pas altérer la nature du corps lui-même, car s’il l’altérait, à chaque lieu de l’espace serait assignée une nature particulière qui n’aurait plus d’indépendance propre ou subirait la servitude de l’espace sans trouver en lui un moyen de manifester cette indépendance. Mais si le corps transporte dans le mouvement sa nature originale, sans la modifier, au moins en droit et théoriquement, encore faut-il que, quand il ne se meut pas ou ne peut pas se mouvoir, il entre pourtant dans le temps sans lequel il serait étranger au devenir de la conscience qui le pense, ou au devenir même qui le crée. Nous avons affaire ici non plus au changement de la position d’un corps par rapport à la position de tous les autres, qui définissait le mouvement, mais à ce changement intérieur ou qualitatif par rapport à lui-même qui assure encore son indépendance par rapport au lieu, quand il continue à occuper le même lieu. Le mouvement et l’altération soustraient l’un et l’autre le corps à la matérialité inerte du lieu, soit en lui permettant de changer de lieu, soit en lui donnant dans le même lieu une forme de changement qui l’affranchit pourtant du lieu. Ces deux sortes de changements sont en un certain sens inséparables l’une de l’autre ; car nous ne pouvons nous apercevoir du mouvement qu’à condition que le corps qui se meut garde une certaine constance qualitative, ni de l’altération qualitative qu’à condition que le corps qui change garde une certaine permanence locale. Les deux sortes de changement peuvent d’ailleurs s’associer l’une à l’autre selon les modes les plus complexes.

Mais le changement et l’altération doivent être considérés non pas seulement comme l’introduction dans le domaine de l’espace du devenir temporel, mais encore comme l’expression objective de l’acte intérieur par lequel chaque être fini se détermine lui-même en corrélation avec tous les autres êtres finis. Le mouvement change tous les rapports qu’il a avec eux, ce changement étant toujours relatif, mais pouvant être tantôt produit et tantôt subi par lui, si l’on considère non plus la perception extérieure qu’il nous donne, mais l’opération intérieure qui l’engendre. De même l’altération qualitative exprime tous les changements de chaque être considéré dans ses rapports avec lui-même : ces changements peuvent aussi avoir leur origine en lui ou hors de lui et sont toujours en liaison avec le mouvement dont il est animé.

Supprimer le surlignage