Mais il ne suffit pas d’avoir défini au paragraphe III du présent chapitre l’espace par la séparation objective de ses points et le temps par la liaison subjective de ses moments. Car précisément parce que l’espace est tout entier objectif, il faut dire que l’existence d’un seul de ses points implique l’existence de tous les autres, qui, bien qu’étant distincts, sont nécessairement donnés à la fois. C’est pour cela qu’on ne peut introduire aucune séparation dans l’espace lui-même, bien qu’il ne cesse de séparer les uns des autres tous les lieux, et par conséquent tous les objets qui les occupent. Au contraire, précisément parce que le temps n’existe que pour la pensée, on ne peut réaliser ou objectiver aucun de ses moments, c’est-à-dire le faire coïncider avec le présent de l’espace, sans abolir du même coup la réalité ou l’objectivité de tous les autres moments. Et telle est la raison pour laquelle un tel présent semble refouler nécessairement dans le néant à la fois le passé et l’avenir, ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore. Nous dirons donc que l’existence de tout moment du temps exclut l’existence de tous les autres. Mais il les implique, et même il les appelle, sans quoi on ne pourrait pas le situer lui-même dans le temps, ce qui équivaut à dire qu’il en évoque seulement l’idée, bien qu’ils ne puissent être situés eux-mêmes que par rapport au présent, c’est-à-dire avant lui ou après lui, et que l’ordre des moments du passé et de l’avenir n’ait lui-même de sens que par la manière même dont chacun d’eux, s’il est considéré comme présent, répartit à son tour tous les autres dans le passé ou dans l’avenir.
Cette analyse suffit à montrer qu’il y a un croisement dans le présent entre l’acte même qui me fait être et cet univers qui, en tant qu’il me dépasse et me limite, ne peut apparaître à mes yeux que comme une immense donnée. C’est là ce que nous exprimons en disant qu’il est dans l’espace, ou encore en disant qu’il est matériel : car tout ce qui est dans l’espace est pour nous un objet, et il n’y a pour nous d’objet que dans l’espace. Aussi Descartes a-t-il eu raison d’identifier la matière avec la spatialité : mais cette extériorité n’a de sens que pour le sujet qui la pose dans son rapport avec lui, et qui d’emblée la phénoménalise. Au contraire, le temps qui traverse l’espace, qui oblige chacun de nos actes à prendre en lui une place et une forme déterminées, est toujours au delà de l’espace, en avant et en arrière, c’est-à-dire qu’il ne peut subsister que dans la pensée. Il est la pensée en action, en tant qu’elle est créatrice, c’est-à-dire doit s’inscrire, par le moyen de l’espace, dans un monde qui est commun à tous, mais en tant aussi qu’elle survit à sa disparition, en enrichissant notre âme non seulement de souvenirs désormais immuables, mais aussi de possibles toujours nouveaux. Car il ne faut pas oublier que tout ce qui est objet dans l’espace ne cesse de périr aussitôt qu’il est né. Il y a toujours un espace, mais où tout ne fait jamais que passer. Aussi faut-il joindre à la définition cartésienne de la matière par l’étendue non pas seulement sa phénoménalité, mais sa momentanéité, comme le voulait Leibniz, ce qui montre assez bien qu’elle est là uniquement pour assurer cette circulation de l’esprit à l’intérieur de lui-même qui est sa vie propre et par laquelle il ne cesse, en se créant, de créer tout ce qui est.
On peut remarquer que l’univers réel, si on le considère dans le présent de l’instant, réside exclusivement dans l’espace et dans tous les objets qui le remplissent : ce qui est la signification vraie du matérialisme. Mais le propre du temps, c’est de nous arracher dans le même présent au domaine de la matière en nous obligeant à poser, en deçà et au delà, deux immenses domaines, celui du passé et celui de l’avenir, qui n’ont qu’une existence de pensée et constituent pourtant le véritable passé et le véritable avenir, puisque, sous leur forme réalisée, ni l’un ni l’autre ne sont plus du passé ni de l’avenir, mais du présent. Ainsi, puisqu’il n’y a que la pensée qui puisse poser un passé et un avenir, c’est-à-dire cette négation du présent sans laquelle il n’y a pas de temps, on voit bien que le rapport de l’espace et du temps, c’est le rapport de l’esprit et de la matière ; or c’est la matière qui divise le temps en passé et en avenir comme pour permettre que l’esprit agisse sur elle, l’utilise, et lui survive.
Dès lors on aboutit à des conséquences singulières :
1° C’est que l’espace, dont on a montré qu’à l’égard du temps il impliquait la simultanéité et excluait la succession, semble subsister éternellement, bien qu’il soit le lieu où se produisent tous les changements et où l’avenir se convertit sans cesse en passé. Ce qui prouve assez que l’espace n’a pas d’épaisseur. Il y a toujours une forme spatiale, mais ce qui nous est donné dans l’espace est toujours évanouissant. Il est comme un miroir toujours présent qui ne cesse de refléter l’image de notre activité temporelle. Mais cette image elle-même ne cesse de passer.
2° Au contraire, le temps, qui paraît le lieu même de toute mutabilité, n’entraîne un changement que de ce qui est dans l’espace, ou de ce qui dans la conscience dépend de l’espace. Ainsi, on pourrait dire bien plutôt que le propre du temps, c’est, en nous permettant d’actualiser notre possibilité, de l’obliger à recevoir d’abord une forme périssable dans ce monde de l’espace, qui est le même pour tous, afin qu’une fois soustraite au changement, il ne subsiste plus d’elle que l’accomplissement de notre essence éternelle.
Ainsi nous ne sommes engagé dans le temps que par l’intermédiaire de l’espace : c’est l’espace qui figure cette coupure permanente de l’instant sans laquelle il n’y aurait ni passé ni avenir. L’espace et le temps ne peuvent pas être pensés l’un sans l’autre : chacun ne peut se définir que par rapport à l’autre et ils forment un couple inséparable, chacun d’eux étant à la fois la négation de l’autre et sa condition d’existence. Et l’on comprend bien maintenant comment on peut dire de notre vie spirituelle à la fois que par elle-même elle est étrangère au temps et à l’espace, et que c’est par eux qu’elle se constitue.