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La question est maintenant de savoir pourquoi le sens interne suppose le temps pour s’exercer et le sens externe l’espace. Tout d’abord, en ce qui concerne le sens interne, il importe de ne point considérer en lui, comme on le fait souvent, les phénomènes ou les états qui se découvrent à notre attention lorsqu’elle s’attache à reconnaître le contenu de la conscience. Car ces phénomènes ou ces états sont toujours les corrélatifs de l’action par laquelle le moi ne cesse de se créer lui-même et l’on peut dire que ces états expriment la limite que rencontre cette action ; cette limite prend toujours la forme de l’affection, qui est elle-même comme l’ombre que produit notre action à l’intérieur de la sensibilité, et que l’on peut tenter de réduire aux influences exercées sur nous soit par l’univers, soit par notre propre corps. Mais c’est l’action même du moi, en tant précisément qu’elle est imparfaite et qu’elle implique un intervalle entre l’élan qui l’anime et la fin vers laquelle elle tend, qui suppose le temps. On peut dire indifféremment qu’elle le suppose et qu’elle le crée. Et c’est par elle que les différents moments du temps sont à la fois distingués et unis. Elle ne peut le créer sans le surmonter. Mais, dans chacun de ces moments, elle dépasse les états successifs qui marquent pour ainsi dire les échelons de son propre développement. Dès lors, cela revient au même de prendre conscience du moi comme de l’acte toujours inachevé par lequel il ne cesse de se faire ou de faire la découverte du temps.

Il en est à peu près ainsi en ce qui concerne la liaison de l’espace et du sens externe. Car l’être, en tant qu’il nous dépasse, ne peut se présenter à nous que sous la forme de l’extériorité pure, mais d’une extériorité qui a du rapport avec nous, c’est-à-dire qui est perçue par nous précisément comme une extériorité. Or tel est en effet le caractère de l’espace, dont on peut dire que son essence, c’est d’être une extériorité représentée, avec tous les caractères qui en dérivent. C’est faute d’avoir médité suffisamment sur la nature de l’espace qu’on a fait de l’extériorité même du monde un problème presque insoluble. Car il n’y a pas de chose qui soit extérieure par elle-même : et quand on essaie de la penser contradictoirement comme chose et en dehors de tout rapport avec le moi, il faut dire alors qu’elle est « en soi », c’est-à-dire une pure intériorité, et comme telle étrangère à la spatialité. Mais quand nous disons qu’elle est extérieure, nous voulons dire qu’elle est connue par le moi comme extérieure par rapport à lui : ce qui signifie qu’elle est un phénomène et un phénomène qui revêt pour nous la forme de l’extériorité, c’est-à-dire qui est situé dans l’espace. La représentation de l’espace, loin d’intérioriser l’objet, l’extériorise, et l’extérioriser, c’est le mettre dans un certain rapport avec nous, qui le phénoménalise.

C’est pour cela qu’il n’y a de phénomène que dans l’espace et que nos propres états ne méritent le nom de phénomènes que dans la mesure où ils ne sont pas tout à fait intérieurs, c’est-à-dire où ils sont liés au corps et où ils ont du rapport avec le moi, sans que le moi pourtant s’identifie avec eux. Car le propre du sens interne, c’est de nous découvrir l’essence du moi dans l’acte même par lequel il se forme : au lieu que le sens externe nous découvre ce qui n’a d’existence que par rapport au moi et qui par conséquent est toujours un phénomène ; les états du moi, bien que le moi en soit affecté, sont une sorte de monde intermédiaire, un spectacle que nous nous donnons, comme l’indique le mot introspection, et qui tient au sens externe par son contenu et les conditions qui le déterminent, et au sens interne par l’acte qui les perçoit et qui fait que le moi se les attribue. Ce qui explique assez bien pourquoi le moi peut tantôt s’identifier avec ses propres états et tantôt, comme le montre l’exemple du stoïcisme, les rejeter hors de lui et refuser de s’en montrer solidaire.

Quant à cette extériorité par laquelle nous définissons l’espace en montrant qu’elle est la forme que doit prendre l’être en tant qu’il nous dépasse, mais que nous lui sommes pourtant lié, il nous serait impossible d’en avoir l’expérience si notre moi se réduisait à une activité pure, c’est-à-dire si nous n’étions pas passif à l’égard de nous-même, ou encore si nous n’avions pas un corps. De telle sorte qu’il faut que nous soyons nous-même dans l’espace pour qu’il y ait un monde extérieur à nous et que, partout où il y a une activité intérieure capable de se donner l’être à elle-même, elle doit être associée à un corps qui exprime mieux encore la condition de son exercice que la limite à l’intérieur de laquelle il faut qu’elle demeure enfermée ; car, à travers cette limite elle-même, il faut qu’elle entre en communication avec la totalité du monde en tant précisément que celle-ci la surpasse, c’est-à-dire lui est donnée.

De cette origine du temps et de l’espace, on peut déduire facilement leurs propriétés distinctives. En effet, puisque le temps n’exprime rien de plus que cette loi selon laquelle l’être fini se donne l’être à lui-même, il est évident que le temps devra nécessairement se définir par cette possibilité d’un développement qui comporte toujours une succession de moments : car s’il se produisait d’un seul coup, le moi posséderait l’être, mais sans se le donner ; et il faudra que ces moments diffèrent l’un de l’autre et qu’ils se suivent selon un ordre irréversible, sans quoi l’action même qu’il accomplit serait frivole, elle ne laisserait pas de trace, elle n’aurait à son égard aucun caractère créateur. En revanche, le propre de l’espace qui exprime la totalité de l’être en tant qu’elle le déborde, mais qu’elle lui demeure toujours présente, aura le caractère de la simultanéité : car ici nous avons affaire à l’être en tant précisément qu’au lieu de dépendre de mon action, il s’impose pour ainsi dire à moi tout entier à chacun des moments de mon propre devenir. Il porte en lui l’empreinte de toutes les actions qui ne cessent de le traverser et d’en modifier la face, des miennes comme de toutes les autres ; mais quel que soit l’instant du temps que je considère et l’action nouvelle qui s’y produise, l’espace en est contemporain, portant en lui le tout de l’être donné, en tant qu’il est à la fois l’effet et la matière d’une création qui ne s’interrompt jamais.

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