L’analyse précédente nous conduit à reconnaître dans le temps l’instrument par lequel la possibilité s’oppose à l’actualité et ne cesse de la produire. Mais pour cela il a fallu montrer que le possible est une idée, ou encore qu’il n’y a de possible que pour une conscience et qu’il n’y a point de possible objectif. Ce qui veut dire qu’aucun effet d’une force matérielle ne se change en possible que par son rapport non point avec une autre force qui se compose avec elle, mais avec une liberté qui en dispose. C’est donc que le possible n’appartient qu’à l’esprit, de telle sorte que l’esprit lui-même se définit sans doute par la pensée du possible ou par la possibilisation de tout le réel ; et par voie de conséquence, on voit que le temps conçu comme le rapport entre le possible et l’actuel, ou, à travers l’actuel, entre deux formes de possibilité, appartient lui-même tout entier à l’esprit. Ainsi se trouve justifié en quelque sorte déductivement ce caractère tiré de l’expérience par lequel on prétend définir le temps comme la forme du sens interne : il est, en effet, la forme du sens interne, non point, il est vrai, parce qu’il est un ordre que j’établis entre mes états, mais parce qu’il est le moyen par lequel j’actualise à chaque instant le possible que je suis ; et c’est parce que cette actualisation me met sans cesse en rapport avec le monde tel qu’il m’apparaît, et dans lequel la vie du moi se manifeste, que le temps enveloppe en même temps que tous les phénomènes internes tous les phénomènes externes, qui ont une face interne dans la mesure où ils ont du rapport avec moi, c’est-à-dire où ils peuvent être perçus par moi.
Ces observations permettent de répondre en même temps à une critique dirigée par Bergson contre la possibilité. On sait que Bergson applique à l’idée de possibilité les mêmes arguments que ceux qu’il applique à l’idée de néant. Car comme le néant est postérieur à l’être, qu’il n’a de sens qu’à l’égard d’une forme particulière de l’être, qui est évincée par une autre, et qu’il est une extension illégitime au tout de l’être d’une démarche négative qui ne vaut qu’à l’égard de chacun de ses aspects dans le temps, ainsi et pour ainsi dire en sens inverse, nous passons de l’être réalisé à l’être possible en imaginant moins le moment où cet être réalisé n’était rien que le moment où, n’étant rien, nous pouvions pourtant en évoquer l’idée, qui est justement ce que nous appelons sa possibilité. Or, il est évident que cette idée ne peut être pensée que parce que précisément nous avons eu déjà l’expérience de cet être réalisé et qu’abolissant dans notre esprit sa réalisation pour ne laisser subsister que la notion même du terme qui se réalise, nous posons celle-ci comme antérieure à sa réalisation, alors qu’elle lui est toujours postérieure et qu’elle n’est rien de plus que la trace même que le souvenir nous en a laissée.
C’est là une analyse subtile qui vaut sans doute pour toutes les formes de la possibilité que l’on peut appeler objective, mais qui suppose une perspective réaliste. Car il est vrai que nul objet d’expérience n’est rien pour nous avant que nous l’ayons perçu, de telle sorte que c’est parce que nous passons de son existence à sa possibilité, que nous croyons ensuite que c’est sa possibilité qui engendre son existence. Mais il n’en est nullement ainsi lorsque nous considérons, au lieu de l’expérience donnée, l’acte par lequel, pour constituer notre être propre, nous ne cessons d’y ajouter ; alors, il faut dire que le possible se présente à notre conscience avant l’existence et pour que cette existence elle-même devienne notre œuvre.
On peut même faire deux observations : la première, c’est que cette pensée du possible par lequel nous nous détachons de l’être, pour opposer à l’être tel qu’il s’impose à nous un être qui dépende de nous, est l’acte même par lequel le moi conquiert son indépendance, l’acte par lequel il devient lui-même esprit. Or l’esprit à son tour non seulement peut être défini comme la pensée du possible, mais à l’égard de la totalité du réalisé, il n’est lui-même qu’un être possible. En lui l’être et le possible coïncident, ou, ce qui revient au même, c’est son être que l’on ne peut pas mettre en doute qui est l’être propre du possible. Aussi comprend-on facilement qu’il ne se réalise qu’en s’incarnant et que le matérialiste, considérant qu’il n’y a pas d’autre existence que l’existence donnée, mette légitimement en doute à la fois l’existence du possible et l’existence de l’esprit : ce qui est tout un. Mais la seconde remarque incorpore dans une certaine mesure la thèse bergsonienne, au lieu de la rejeter d’une manière radicale. Car, même si l’idée du possible n’est rien de plus pour nous que la conversion du réalisé en idée, cette idée d’abord rétrospective devient aussitôt prospective : prise en elle-même, ou bien modifiée et composée avec d’autres idées, elle constitue un possible nouveau qui devance ou qui appelle toutes les réalisations auxquelles la nature et la volonté contribuent.
Toute la vie de la conscience consiste dans l’élaboration de la possibilité, soit qu’elle l’extraie de la réalité afin de la penser, soit qu’elle en fasse l’instrument même de toutes ses réalisations. Mais décrire cette double opération, c’est aussi décrire la genèse même du temps.