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La genèse du temps ne peut pas être réduite à un passage, en quelque sorte abstrait, de la possibilité à l’actualité. Il faut montrer encore comment ce passage se réalise à l’intérieur de notre conscience, comment c’est lui qui nous fait être en nous permettant de nous faire. En effet, tout le mystère du moi tient dans cette formule qu’il est une possibilité qui se réalise. C’est pour cela que nous parvenons si difficilement à le saisir : car on ne l’appréhende qu’en le réalisant. Mais il ne peut se confondre lui-même ni avec cette possibilité avant qu’elle s’actualise, ni avec son actualisation même qui ne cesse, aussi longtemps qu’il vit, d’être remise en question. Le moi ne peut s’identifier ni avec son corps qui n’est pour lui qu’un objet, ni avec une affection du corps qui est l’état même par lequel il se sent limité ; il est une activité toujours en suspens et qui ne cesse de s’exercer dans la situation où elle se trouve engagée et à travers les obstacles qui lui sont opposés. Il est l’être d’une possibilité, mais d’une possibilité qui ne cesse de s’actualiser avec le concours de la volonté et des circonstances. Or le temps retrouve ici la fonction même par laquelle il se définit et qui lui permet d’actualiser la possibilité, au seul lieu du monde où nous pouvons observer une telle transformation, non pas du dehors en la contemplant mais du dedans en l’effectuant.

Cependant l’idée de possibilité demande ici un examen plus rigoureux.

1° Nous dirons d’abord que c’est en se réduisant à l’état de pur possible (en refusant de s’identifier avec le corps) que le moi se détache du monde et acquiert une existence qui lui est propre et qui assure son indépendance. Mais nous ne pouvons nous réduire ainsi à un pur possible, sans que ce possible subjectif et non point objectif, c’est-à-dire qui est nous, soit considéré aussi comme susceptible d’être actualisé par nous ; un tel possible ne se distingue donc pas de notre liberté.

2° Cette liberté ne peut elle-même s’exercer qu’à condition qu’elle se divise à son tour en plusieurs possibles entre lesquels, précisément, il lui appartiendra de choisir. Dans cette sorte de pureté où nous l’avons réduite en la définissant simplement comme un possible capable de s’actualiser, nous n’avons retenu d’elle que ce premier caractère qu’elle peut ou non s’actualiser. Mais cette actualisation implique qu’elle s’arrache elle-même à l’indétermination ; et elle ne le peut qu’à condition de choisir entre plusieurs déterminations. Ces déterminations différentes sont donc des possibles secondaires créés pour ainsi dire par la liberté afin précisément qu’elle puisse agir. Telle est la raison pour laquelle l’acte de liberté semble toujours inséparable de la délibération.

3° Comment s’opère le passage de la liberté, qui est un possible indéterminé et qui les contient tous, aux possibles déterminés et qui s’opposent les uns aux autres pour lui permettre de choisir ? Il faut remarquer d’abord que la liberté ne demeure indéterminée et n’enveloppe en elle une pluralité de possibles que dans la mesure où elle est elle-même la puissance de les penser et de les actualiser, au lieu que les possibles entre lesquels elle se détermine ne se distinguent les uns des autres que comme des objets de sa pensée, bien qu’ils ne soient pas cela seulement et qu’il y ait dans chacun d’eux une puissance de réalisation qui lui est propre et par laquelle il participe de la liberté elle-même, avant que cette liberté se soit divisée pour commencer à agir.

4° On pourrait concevoir que la liberté absolue ou esprit pur se divisât ou plus exactement se laissât diviser en une infinité de possibles tels que chacun d’eux pourrait être en quelque sorte adopté par une liberté particulière. C’est celle-ci seulement qui aurait besoin du temps pour s’exercer. Mais il est impossible de lier la liberté à une forme unique de possibilité sans rendre son actualisation nécessaire et sans annihiler par là la liberté elle-même. Il faut donc que chaque liberté ait devant elle l’infinité de la possibilité. Tout au plus peut-on admettre que les possibles ne sont pas créés, mais seulement trouvés par elle. On peut dire en un certain sens qu’ils lui sont offerts. Cependant il lui appartient toujours de les découvrir et de les faire siens. D’autre part, nous savons bien que la possibilité, considérée dans son rapport avec les conditions particulières qui lui permettent de se réaliser, exprime à la fois notre pouvoir et notre limitation, notre pouvoir, puisque, dès qu’un possible se présente à notre esprit, c’est comme une ouverture qui lui est faite dans laquelle s’engage déjà toute notre espérance ; et notre limitation, puisque, en nous demandant si une chose est possible, c’est la frontière même de ce pouvoir que nous mettons en question, comme si le possible s’opposait nécessairement pour nous à l’impossible, qui est souvent un possible dont les conditions d’actualisation nous sont précisément refusées.

5° C’est qu’une liberté particulière ne peut se distinguer de la liberté absolue et d’une autre liberté particulière, qu’à condition d’être déterminée, en quelque manière, avant de se déterminer elle-même. Ce qui ne peut être compris que si elle est elle-même limitée par rapport à la liberté absolue, ou, ce qui revient peut-être au même, que si elle subit la limitation de toutes les autres libertés particulières, c’est-à-dire si elle fait partie avec elles du même univers. Cela revient à dire sans doute qu’il faut qu’elle soit engagée dans une situation qui lui fournira à la fois les possibles dont elle dispose et les moyens de les actualiser.

6° Ces possibles, nous devons les chercher d’abord à l’intérieur de notre nature par laquelle nous sommes en quelque sorte liés à tout le reste de l’univers. Ce sont alors des possibles prochains sur lesquels nous sommes instruits par nos goûts et qui nous mettent sur le chemin de nos aptitudes, ensuite des possibles lointains que l’introspection et la sincérité la plus rigoureuse sont seules capables de découvrir et qui sont souvent les plus intimes et les plus profonds. Nul n’aura jamais fini d’épuiser tous les possibles qu’il porte au fond de lui-même, ni d’établir entre eux cette hiérarchie qui lui permettrait, en les réalisant, d’atteindre sa véritable unité. Or les possibles ne sont véritablement des possibles qu’à partir du moment où la conscience est capable de les découvrir et qu’elle peut les mettre en œuvre ou au contraire les refouler : jusque-là les possibles ne sont encore que des forces qui se composent entre elles pour produire certains effets déterminés. Mais l’intelligence, qui, en les pensant, leur donne le caractère de la possibilité, ne cesse d’en poursuivre la découverte en reliant notre nature au tout dans lequel elle s’enracine et dont elle dépend : ainsi les possibles ne cessent de se multiplier pour elle, ils débordent perpétuellement les limites de notre nature comme l’acte pur dont ils sont l’analyse déborde sans cesse l’acte de participation. On peut dire alors en un certain sens que le monde de la possibilité remplit précisément l’intervalle qui les sépare. Ainsi on comprend sans peine que les limites de la possibilité reculent pour nous indéfiniment.

7° Le possible exprime donc le rapport de notre liberté avec notre nature et avec les circonstances extérieures dans lesquelles nous sommes placés : on conçoit alors comment il semble tantôt ouvrir devant nous de nouveaux chemins et tantôt en fermer d’autres dans lesquels nous avions tenté de nous engager. Il nous permet de définir notre condition originale dans le monde, le caractère unique de notre destinée individuelle. On voit apparaître ainsi la notion plus complexe d’un possible qui résulte d’une certaine proportion entre les puissances qui sont en nous et les circonstances qui nous sont offertes. Alors, toute rencontre que nous pourrons faire se changera en une occasion à laquelle il s’agira pour nous de répondre et par laquelle une harmonie s’établira entre l’ordre du monde et la vocation qui nous est propre.

Mais on n’oubliera pas que la liberté est au-dessus de tous les possibles, qu’elle est le possible suprême qui ne s’actualise lui-même qu’à condition de faire surgir en lui tous les autres et de les confronter avant de les actualiser.

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