Le temps définit donc l’écart entre le tout de l’être et l’être particulier. On peut reprendre pour le caractériser ce mot du pythagoricien Archytas de Tarente qui disait de lui qu’il était l’intervalle de la nature entière : διάστημα τῆς τοῦ πάντος φύσεως. Nous ne savons pas, il est vrai, exactement ce qu’Archytas entend par διάστημα et il est possible que pour lui cet intervalle fût le mouvement circulaire de la sphère céleste. Mais, en donnant au mot intervalle le sens d’écart, nous pouvons dire du temps qu’il marque précisément la distance entre l’être absolu et l’être qui en participe. Il les sépare l’un de l’autre et il leur permet de communiquer. On oppose, en général, le flux des existences temporelles à l’acte omniprésent qui ne cesse de les soutenir ; et Platon veut que le temps ne soit qu’une image mobile de l’éternité. Mais ces deux mondes ne peuvent pas être séparés. Et même ils doivent être unis de la manière la plus étroite, puisque l’un puise dans l’autre le pouvoir même par lequel il se donne l’être, mais sans égaler cet être dans lequel il puise, et dont il espère vainement pouvoir déployer toute l’essence, ou parvenir à l’embrasser, en poursuivant jusqu’à la limite le progrès même dans lequel il se trouve engagé.
Ainsi c’est le temps qui détache l’être particulier du tout de l’être, mais par ce qui lui manque et qu’il s’oblige pour ainsi dire à acquérir. L’infinité du temps est destinée à permettre à chaque être particulier de définir les bornes à l’intérieur desquelles il est enfermé, en tant qu’être donné, mais que l’aspiration en lui de la pensée et du vouloir cherche toujours à dépasser comme pour montrer sa consubstantialité virtuelle avec l’Acte sans passivité dans lequel il ne cesse de se nourrir.
Si l’expérience que nous avons de nous-même, c’est-à-dire l’expérience qui comprend en elle toutes les autres et dont toutes les autres dépendent, c’est celle de notre finitude inséparable d’une infinitude sans laquelle elle ne pourrait pas être posée et dont elle est la détermination, alors on peut dire que le temps, c’est l’intervalle qui sépare cette finitude de cette infinitude et qui les unit. Il les sépare parce que je sais bien qu’entrer dans le temps, c’est commencer une carrière indépendante ; et il les unit parce que cette carrière se poursuit dans le tout de l’être sans lui être pourtant adéquate.
Cet intervalle entre l’être et moi, je ne cesse de le creuser pour pouvoir être et de le franchir pour être. Le propre du moi, c’est de mettre en question le tout de l’être afin de pouvoir y inscrire un être qui est mien. Le temps est la condition d’une telle démarche ; et le temps des phénomènes ne peut pas en être séparé : il en est l’effet.
Et l’on comprend bien par là ce double sentiment de déficience et d’espérance (ou d’ambition) qui est inséparable de l’expérience même que nous avons de notre vie dans le temps. Les deux notions de chute et d’ascension entre lesquelles se partagent les deux conceptions que nous nous faisons de l’ordre du temps expriment l’une et l’autre deux caractères qui sont inséparables de la notion du temps, puisqu’on ne peut pénétrer dans le temps que par le sentiment d’une insuffisance, qui nous est tout à coup révélée, mais que nous cherchons aussitôt à surmonter.
Quant à la Nature, nous ne connaissons que les phases successives de son développement, qui sont toujours en rapport avec le temps même dans lequel s’écoule notre vie. Mais si elle est d’une seule venue, si elle constitue un tout indivisible et dont toutes les parties procèdent d’un même acte créateur, qui s’exerce lui-même dans un présent intemporel, alors elle remplit hermétiquement la totalité du temps, c’est-à-dire cet intervalle infini entre l’acte pur et l’acte de participation dont nul être particulier n’occupe jamais qu’une petite place. Que cette petite place, cependant, il parvienne lui-même à la remplir, le temps disparaît à ses yeux : mais les vies les plus pleines ont beaucoup de minutes creuses ; ce sont elles qui nous donnent du temps la conscience la plus vive en le réduisant à la notion d’intervalle pur.
Cependant le temps n’exprime pas seulement l’intervalle qui sépare la partie du Tout, ou l’acte absolu de l’acte de participation : il exprime encore l’intervalle qui sépare les termes particuliers les uns des autres, un corps d’un autre corps, et ma conscience elle-même de ce qui la fuit ou de ce qu’elle cherche. Ainsi, on peut vérifier cette conception du temps dans tous les caractères mêmes qu’il assigne à notre expérience de la vie. Et tout d’abord, en ce qui concerne l’expérience que nous avons du monde physique, le temps est inséparable de l’espace par lequel notre corps se distingue des autres corps. Or l’espace est précisément la distance qui les sépare : d’une manière plus abstraite, l’espace sépare les uns des autres tous les lieux qui font partie pourtant d’un même espace et par conséquent appartiennent au même monde. Mais si notre corps, qui occupe un lieu déterminé, peut occuper en droit tous les lieux, cela veut dire que la distance spatiale qui les sépare est seulement le signe de la distance temporelle qu’il faut traverser pour aller de l’un à l’autre. De telle sorte que, sous l’apparence de l’espace, c’est le temps une fois de plus qui creuse un intervalle entre les choses et qui nous permet de le franchir.
Une telle notion du temps nous apparaît sous une forme plus saisissante encore si nous considérons le temps non plus sous son aspect physique, mais sous son aspect proprement psychologique. Car ici il ne s’agit plus pour lui de donner une signification à la distance des lieux que l’espace se contentait de déployer devant le regard et d’assurer sur elle sa prééminence, en la réduisant à une distance qui peut être parcourue, c’est-à-dire jusqu’à un certain point vaincue ; mais il nous livre sa véritable essence en donnant une signification à toutes les démarches de notre vie. Le propre du temps, c’est de nous arracher sans cesse à tous les événements que nous avons vécus, de telle sorte que tout ce que nous avons eu, nous sommes contraint de le perdre et que le passé est toujours comme un intervalle plus ou moins grand entre cet être même que nous avons été et celui que nous sommes devenu. La pensée de cet intervalle fait naître en nous le sentiment du temps : elle est inséparable de cette faculté qui nous permet de retrouver le passé non plus sous la forme où il s’est produit autrefois, mais sous une forme tout à fait nouvelle, qui est celle du souvenir. Et déjà il faut remarquer que, dans un présent toujours muable qui ne laisserait en nous aucun souvenir, nous n’aurions aucune conscience de cet intervalle, c’est-à-dire de cette mutation elle-même et du temps qu’il a fallu pour la produire.
De même, l’avenir est séparé de nous par un nouvel intervalle qui nous est découvert par le désir et que le propre de la vie est précisément de franchir ; mais à mesure qu’il est franchi et que l’avenir devient présent, la conscience même du temps s’abolit. Et cela montre assez clairement que le temps naît d’une non-coïncidence du moi avec le présent de l’objet, c’est-à-dire avec un aspect de l’être dont il est aujourd’hui séparé, bien que cette coïncidence se soit produite autrefois ou puisse se produire un jour. Au point même où cette coïncidence se réalise, c’est-à-dire où la perception a lieu, il n’y a plus de temps. Et il n’y a plus de temps non plus quand la perception cesse d’être un repère et que, le souvenir ou le désir rompant tout rapport avec la perception, le désir peut être comblé par le souvenir. Ces remarques suffisent à montrer que le temps implique toujours une corrélation avec le monde de l’objet, c’est-à-dire de l’espace, et que, dès que la conscience s’absorbe en lui ou cesse de se référer à lui, le temps est aboli.[1]
Si l’intervalle spatial, par lequel les corps se distinguent les uns des autres, n’est tel pourtant que par le temps qu’il faut pour le parcourir et qui, en l’abolissant, permet à chaque corps d’occuper idéalement tous les lieux, le mouvement tend à la limite vers une sorte d’ubiquité matérielle. D’autre part, puisque l’avenir ne se réalise que pour se changer en passé, l’intervalle qui me sépare de l’objet du désir, et que l’action tentera de franchir, et l’intervalle qui me sépare d’un événement passé, et qui m’est rendu sensible par le regret, tendent à se recouvrir : et le souvenir nous montre comment le temps lui-même vient se consommer dans une sorte d’omniprésence spirituelle. ↩︎